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Vahan Mardirossian : « Les vrais artistes sont ceux qui ont quelque chose à dire, un message à faire passer »

Pianiste et chef d’orchestre, Vahan Mardirossian fait déjà partie des grands noms de la musique classique à seulement 40 ans. Il est actuellement le Chef Principal de l’Orchestre de Caen et le Directeur Musical de l’Orchestre National de Chambre d’Arménie. Natif d’Erevan (Arménie), le “pianiste phénoménal” comme l’avait qualifié Le Monde en 2001 impressionne par sa personnalité musicale éclectique. Il est par ailleurs Président du Jury du Concours International de Piano Istanbul Orchestra’Sion organisé par le Lycée Notre Dame de Sion. Nous revenons avec lui sur son parcours, son approche du métier de pianiste ainsi que sur les concours de piano.

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Vous avez commencé très tôt à jouer du piano ; d’où vous est venu cet intérêt ?

J’ai commencé à jouer au piano à l’âge de 7 ans, ce n’est pas vraiment tôt. Ma mère voulait que ses enfants fassent de la musique et elle avait remarqué qu’étant petit je chantais très juste ; ce qui n’est plus le cas aujourd’hui… A l’âge de sept ans, elle m’a inscrit dans une école de musique. Trois mois plus tard, je donnais mon premier concert dans le cadre d’une tournée avec l’école à travers l’Arménie, et mon premier récital complet à la fin de l’année scolaire.

Quel est le point de départ de votre carrière professionnelle ?

Les concours m’ont aidé à développer mon répertoire professionnel, mais ma carrière a véritablement démarré lorsque j’ai du remplacer un pianiste malade à la dernière minute, et qu’un article est paru là-dessus dans un journal très important : Le Monde. L’article a fait grand bruit, et le hasard a bien fait les choses puisqu’au même moment, je sortais un disque de Schubert, qui a eu une très grande résonance aussi. D’un seul coup, on me comparaît à Sviatoslav Richter, Wilhelm Kempff… Je n’osais pas imaginer une seconde que l’on me compare à ces grands noms, j’étais très touché mais aussi réticent à de telles comparaisons excessives.

Est-ce angoissant de se retrouver d’un coup sous le feu des projecteurs ?

Non, mais on se sent responsable et obligé d’être toujours à la hauteur des attentes. Arriver n’est pas difficile, le plus dur c’est de rester. Ceux qui font une carrière à long terme le méritent vraiment.

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Justement, qu’est-ce qui permet de « rester » une fois que l’on est parvenu à se faire connaître ?

D’abord, il ne faut jamais s’arrêter de travailler et de progresser, ne pas se reposer sur ses acquis. Paul Badura-Skoda, est un exemple ; à 88 ans, il continue constamment de se remettre en question, d’étudier… Deuxièmement, il faut se constituer le plus grand répertoire possible tant que l’on est jeune. Le travail du répertoire se fait avant le lancement d’une carrière et se maintient par la suite et s’enrichit.

Quelle est votre époque musicale préférée? 

Je n’ai jamais aimé me focaliser sur une seule époque, car chacune enrichit l’autre. Schubert n’aurait jamais composé sans connaître la musique de Bach ; Bach n’aurait jamais rien fait sans connaître la musique de Vivaldi, de Monteverdi qui l’ont précédé. Les compositeurs d’aujourd’hui connaissent Mozart, Brahms, Schubert… Chaque musique en amène d’autres. Il faut également jouer juste. Si par exemple j’avais joué uniquement Mozart, j’aurais joué seulement 36 ans de toute l’histoire de la musique. Ce n’est pas assez pour moi. Je m’intéresse autant à Mozart, qu’à Brahms, qu’à Sibelius, qu’aux compositeurs contemporains, qu’à Bach… Je ne peux pas enlever un chaînon de tout cela et me consacrer qu’à une seule période ; pour moi, la musique doit être beaucoup plus vaste.

Pour revenir à votre répertoire, vous dites que vous aimez passer d’une époque à l’autre, mais comment faites-vous ce choix ?

Cela vient de façon spontanée, le matin quand je me réveille, j’ai envie d’une musique, d’un compositeur. Bien sûr, on les connaît tous plus ou moins, mais d’un coup, on a envie de rejouer ou d’apprendre telle ou telle œuvre.

En tant que pianiste confirmé, comment faites-vous pour jouer par vous-même une œuvre que vous avez seulement entendue auparavant, sans personne pour vous guider ?

Si l’on sait bien lire la musique, on a un outil indispensable et extraordinaire : les partitions. Elles sont un lien direct entre l’interprète et le compositeur. Ce dernier a écrit quelque chose, qui a été imprimé et réimprimé, mais on voit sur les partitions ce que voulait dire le compositeur. Avec le temps, je me rends compte que lorsqu’il s’agit d’un génie, il suffit juste de jouer ce qu’il a voulu dire. Il ne sert à rien d’essayer d’interpréter à tout prix ; l’interprétation viendra naturellement.

Pour en revenir au concours, qu’est-ce qu’il apporte aux candidats ?

C’est l’opportunité pour eux de se faire connaître et d’arriver en finale, ce qui aboutit toujours à quelques concerts. Le prix financier est important aussi. Mais le concours reste avant tout une opportunité en termes de visibilité.

Que signifie pour vous être pianiste ?

Cela signifie d’abord être musicien. Il ne faut pas que le piano soit une fin en soi ; ce doit être un moyen d’exprimer sa musicalité ; c’est un outil qui a une âme, comme le violon. Les musiciens sont ceux qui véhiculent quelque chose et font passer un message.

Vous êtes le Président du Jury du Concours International de Piano organisé par le lycée NDS. Que pouvez-vous nous en dire ?

Tout se passe très bien. La première chose que je voulais signaler, c’est que je n’ai jamais été seul, mais toujours entouré de professionnels en qui j’ai une totale confiance. Nous avons des différences de goût, mais je les respecte. Il y a eu l’épreuve des présélections, où il y avait plus de 100 candidats, ce qui est très agréable ; c’est important que le concours suscite de l’intérêt. Ce n’est pas facile, car on passe des journées entières à écouter de la musique ; mais encore une fois j’étais entouré de professionnels : Paul Badura Skoda, Gülsin Onay, Roustem Saïtkoulov, Ilja Scheps, Pierre Réach, Emre Şen, Süher Pekinel, Ayşegül Sarıca, Ali Darmar, Orçun Orçunsel…  Pour des raisons d’équité, je demande son avis à tout le monde, et surtout, je ne juge pas. J’estime que je n’ai aucun droit de juger le choix d’un de mes collègues ; je ne suis entouré que de grands musiciens et je leur fais confiance. Nous avons donc voté à la majorité pour sélectionner les candidats.

Est-il plus simple de délibérer avec un jury composé d’amis ou avec des inconnus ? Cela ne limite t-il pas votre marge de manœuvre ?

Non, le fait de les connaître me permet de savoir que ce sont de bons musiciens. Il arrive d’avoir des musiciens qui ont réussi mais ne connaissent rien à la musique. Le fait de connaître la personne donne une couleur à cette compétition de piano. On peut tricher dans un concours, cela peut arriver. Je préfère être sûr de délibérer avec des personnes honnêtes, sincères et de talent, sans m’interroger sur leurs éventuelles motivations cachées.

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Que pensez-vous du fait que le concours soit organisé dans un lycée ?

J’apprécie l’idée que je trouve d’ailleurs extraordinaire. Les pianos sont disposés un peu partout ce qui permet d’entendre la musique dans chaque coin du lycée. Cette année, Franck Ciup a organisé également un jury d’élèves, cela permet de les former. Nous avons déjà eu une première rencontre avec ce jury spécial, nous avons essayé d’en savoir plus sur leurs motivations afin de les guider autant que possible. J’ai senti l’intérêt des élèves ce qui très important car ils constituent la relève pour le futur.

Quel est le souvenir qui vous a le plus marqué dans ce concours ?

Un candidat a tout simplement fasciné tout le monde, tous les membres du jury étaient unanimes pour reconnaître son talent. Repérer des futures étoiles, c’est toujours un moment fort et inoubliable. Nous avons aussi eu un moment un peu triste, car un candidat exceptionnel s’est trompé dans le programme et a joué un morceau à la place d’un autre ; du coup, nous n’avons pas pu l’accepter pour la suite du concours. Cela a été une énorme déception pour tous, car nous avions tous apprécié ce candidat.

 

Mireille Sadège

 

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