Découverte, Société

Vincent de Gaulejac, professeur émérite invité à l’université de Galatasaray pour une introduction à la sociologie clinique

Vincent de Gaulejac, sociologue et principal initiateur de la sociologie clinique, professeur émérite à Paris Diderot, était l’invité de l’Université de Galatasaray du 7 au 9 novembre 2017. Trois jours durant, il est intervenu sur ses sujets de recherche, proposant une introduction à la sociologie clinique et consacrant une conférence mercredi 8 novembre sur les sources de la souffrance au travail à l’heure de la révolution managériale, devant un public nombreux et varié.
Vincent de Gaulejac a consacré de nombreuses années à l’analyse de la révolution managériale opérée dès les années 1980 et les sources de la souffrance au travail qui en découle, menant des recherches en Amérique latine, aux États-Unis et en Europe. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont La névrose de classe (réédité en 2016) ou le plus connu La société malade de la gestion (2014).

Le constat de départ du professeur est simple : « Nous avons des conditions objectives de travail qui s’améliorent tandis que les conditions subjectives se dégradent  (…)  finalement c’est perdre sa vie pour la gagner ». Ce type de paradoxes se retrouve en effet à plusieurs niveaux dans nos vies : au niveau logique, psychologique et sociopolitique.

Un autre paradoxe omniprésent dans nos sociétés c’est le fait de « rendre les chômeurs responsables de leur inactivité », explique-t-il : on entend souvent dire que c’est à cause de leur inadaptabilité au marché du travail ou encore de leur surqualification qu’ils sont au chômage. Or, « c’est là que commence la violence sociale qui produit la souffrance sociale ». Le sociologue étudie les situations d’échec, de honte, mais aussi le poids de l’excellence. Il pointe ainsi le phénomène destructeur de la course à l’excellence qui nous fait entrer dans une compétition généralisée, qui se transforme en véritable « lutte des places ».

Alors se pose la question principale : « Pourquoi notre société devient-elle aussi paradoxante ? » Autrement dit, comment cela se fait-il que l’organisation managériale appliquée à toutes les institutions et à tous les domaines de nos vies produise autant de paradoxes ? Il faut dire que les organisations paradoxantes disposent de tout un panel d’outils et de vocabulaire managériaux pour nous empêcher de voir ces paradoxes et nous inciter à être à la fois « contrôlé et contrôleur », « travailleur et capitaliste ». C’est cette même novlangue managériale qui nous parle de « plan de sauvegarde de l’emploi » quand il ne s’agit de rien de plus qu’un plan de licenciement. « Ça a l’air banal, mais c’est d’une violence inouïe. Les gens n’arrivent pas à saisir ces contradictions et ça devient des paradoxes », affirme-t-il.

Alors, le travailleur, dans quelque secteur qu’il soit, intériorise la contradiction. C’est le cas du médecin à qui l’on demande de faire du chiffre alors qu’il a étudié et est rentré dans la profession avec des idéaux tout autre. Et c’est cela qui le rend malade, voire le pousse au suicide. Alors que sous l’ère du capitalisme industriel, la conflictualité était située au niveau social : « c’était plus simple, il y avait les ouvriers contre les patrons », désormais la conflictualité est dans le ventre de chacun, elle est située au niveau psychique.

Bien entendu, le chercheur propose également des pistes pour remédier à cette « maladie de la gestion ». Selon lui, il est plus que nécessaire de constituer des collectifs dans chaque corps de métiers « car tout le monde est touché : les policiers, les métiers de la santé, les entreprises, les universités… » pour sortir de cette logique d’individualisation et recréer des solidarités, « faire comprendre aux gens qu’ils ne sont pas seuls ». Il s’agirait de recréer des espaces de délibération et de réflexion afin de sortir de l’isolement et mettre en place des stratégies de résistance.

Après quatre heures de conférence et d’échanges avec le public, le chercheur, largement applaudi, a tenu à remercier le département de sociologie de Galatasaray pour cette invitation ainsi que les élèves et professeurs qui ont assuré la traduction.

Solène Poyraz

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *