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Violences policières en France : le débat plus que jamais ouvert

La France, pourtant en plein confinement, a été ces dernières semaines le théâtre de beaucoup d’agitations. Des manifestations contre la loi de « sécurité globale », des réfugiés s’installant sur la place de la République à Paris et évacués manu militari par la police, un producteur de musique roué de coups par les forces de l’ordre dans son studio, et même des fonctionnaires de la brigade anti-criminelle tirant sans sommation sur un une voiture alors que les suspects ne manifestaient aucune résistance… Le débat sur les violences policières a atteint son paroxysme. 

La situation est explosive. Depuis les Gilets Jaunes, un mouvement social sans précédent qui laissa place tous les samedis à des scènes de violences entre manifestants et forces de l’ordre, le nombre de manifestants blessés ou mutilés a atteint un niveau historique, tout comme le nombre d’enquêtes ouvertes à cet égard. Ce mouvement de protestation apparu en octobre 2018 a désinhibé la violence lors des manifestations, où aller au contact est devenu systématique. Les syndicats de policiers et le ministère de l’Intérieur poussent donc pour davantage de protections des forces de l’ordre, tandis qu’aujourd’hui les citoyens protestent contre les violences policières très souvent impunies, mais manifestent également pour protéger la liberté d’information. Ceci intervient à la suite de la déclaration du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, en novembre dernier, quant à sa volonté de mettre tout en œuvre pour interdire la diffusion d’images de policiers sur les réseaux sociaux par l’entremise de la loi de sécurité globale, en modifiant un article à la loi de 1881 sur la liberté de la presse avec l’article 24. Or, certains faits d’actualités très graves remettent en cause la légitimité et le bien-fondé de cette entreprise. 

2020 met en exergue l’importance des violences policières en France. En janvier, Cédric Chouviat décède étranglé lors d’un contrôle de police. En septembre, le livre du journaliste Valentin Gendrot infiltré dans la police parisienne témoignait de scènes fréquentes de racisme et de passages à tabac d’étrangers durant des opérations de police. Le 26 novembre dernier, des caméras de vidéosurveillance rendent compte de la réalité de l’interpellation de Michel Zecler, producteur de musique du 17e arrondissement de Paris. Ce dernier fut roué de coups sans avoir opposé de résistance à son arrestation, dans le sas de son studio d’enregistrement. Une vidéo qui vient démentir la version des policiers qui ont déclaré que Michel Zecler les avait frappés, les avait empêchés d’entrer et avait essayé de se saisir de leur arme de service. Quatre fonctionnaires ont été mis en examen dans cette affaire, et deux autres quelques jours auparavant pour avoir violemment évacué des réfugiés « campant » sur la place de la République. L’association SOS racisme n’hésite donc pas à monter au créneau pour dénoncer une situation symptomatique d’une impunité organisée, que la loi de sécurité globale ne ferait que renforcer.

À l’origine, le combat a été mené par certains syndicats de police, incarnés notamment par Linda Kebbab, la Déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police-FO. Durant les manifestations des Gilets Jaunes en 2019, un policier avait vu sa photo publier sur le web et son identité révélée. S’en sont suivi des policiers et leur famille menacés, agressés, suivis à leur domicile, et parfois contraints de déménager. Dès lors, les syndicats de police ont dénoncé une situation d’urgence. Les violences contre les policiers ayant doublé en 15 ans et 63 commissariats ayant été attaqués depuis janvier 2020, les syndicats ont demandé à ce que soit mis en place le floutage des visages des forces de l’ordre lors de publications d’actions de police sur internet. Cette version n’a pas été retenue par les députés qui, dans cet article 24, ont inscrit uniquement l’interdiction de la diffusion « malveillante » d’image de policiers si le but est de porter atteinte à leur personne. 

En France, cet article a immédiatement été perçu comme une manifestation de la volonté de décourager la diffusion de l’information et donc comme contraire à la liberté de la presse, les policiers pouvant arrêter les personnes filmant lors de manifestations ou saisir leur appareil. Si le texte a pourtant été voté en première lecture par l’Assemblée nationale (67 %), les mobilisations que ce texte a entrainées ont finalement poussé les députés à demander la réécriture de l’article 24 alors que la loi va être examinée au Sénat. Un revirement qui n’est pas surprenant au vu des évènements de ces derniers jours, car si les bavures policières de ces dernières semaines n’avaient pas été filmées, elles n’auraient sûrement jamais pu faire l’objet de sanctions à l’encontre des fonctionnaires impliqués. En outre, le mouvement des Gilets Jaunes avait déjà révélé un double standard en terme de sanctions, celles-ci étant systématiques lorsqu’un manifestant est en cause alors qu’elles ne sont presque jamais prononcées à l’égard des membres des forces de l’ordre quand ces derniers outrepassent les règles auxquelles ils sont assujettis. D’ailleurs, différentes affaires cette année ont amené Emmanuel Macron et son ministre de l’Intérieur à se déclarer « prêts » à réformer la police des polices, l’IGPN, considérée comme insuffisamment indépendante.  

Le débat cristallise deux camps dont le discours n’évolue que très peu. D’un côté, ceux qui reconnaissent qu’il y a des problèmes internes à la police, mais refusent l’idée que les violences seraient systématiques et institutionnalisées. D’un autre, ceux qui mettent en avant que ces violences policières sont l’expression de plusieurs problèmes : le racisme, l’impunité, et le manque de formation. À l’origine appelée Gardiens de Paix, la police porte désormais le nom de « Maintien de l’ordre », une modification sémantique liée au caractère systématique des affrontements lors de manifestations. 

C’est une guerre des images qui a maintenant lieu, avec les réseaux sociaux utilisés par les deux camps pour témoigner de la violence de l’autre. Les policiers auparavant plutôt opposés aux caméras-piétons, du fait notamment de leur manque d’autonomie, y semblent désormais favorables afin de pouvoir également montrer ce à quoi ils font face. Quant aux citoyens, qui voyaient cela comme une mesure liberticide, ils considèrent désormais que les caméras-piétons pourraient les protéger. La question de la vidéosurveillance revient donc de nouveau au cœur du sujet. 

Camille Exare 

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