Société

Vivre-ensemble : le modèle « levantin »

Le passé est bien souvent source d’enseignements. En ces temps troubles où le fanatisme sanglant de certains se heurte à la sacro-sainte liberté d’expression de nos États modernes, invitant au passage les plus sceptiques à repenser les modalités du vivre-ensemble dans une société multiculturelle, une petite plongée dans l’Histoire ottomane à la découverte de la communauté levantine ne serait pas du luxe.

Alex LevantinSi, fort heureusement, il existe encore à travers le monde tout un tas d’exemples de cohabitations multiconfessionnelles pacifiques, l’histoire qui nous intéresse ici se raconte essentiellement à l’imparfait, se déroule dans la Constantinople ottomane et se décline en langue grecque, italienne ou encore française. Et qui de mieux pour nous la conter que Rinaldo Marmara, historien chercheur, porte-parole de la Conférence Épiscopale de Turquie et directeur de la Caritas turque ? En effet, l’homme, par ailleurs fait chevalier de l’Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand par le Vatican et décoré de la distinction Bene Merito par la République de Pologne, ne pourrait être plus concerné : « Il y a certains qui n’aiment pas ce mot mais, moi, je suis fier d’être Levantin. »

L’aventure orientale

Désignant à l’origine des commerçants latins – vénitiens et génois surtout – s’établissant dans la région du « Levant », le qualificatif de « levantin » a rapidement servi à dénommer « les étrangers qui sont nés et qui ont vécu sous l’Empire Ottoman ».

Présents depuis des siècles à Constantinople, Smyrne (l’actuelle Izmir), puis dans l’archipel de la région égéenne, les Levantins  ont connu leur apogée entre le début du Tanzimat (1839), la grande ère de réformes, et le déclin de l’Empire au début du XXème siècle. Une période de renouveau et d’ouverture propice aux affaires durant laquelle beaucoup d’immigrés européens sont venus. « Ils étaient régis par les capitulations. Ils ne payaient pas les impôts et ils avaient beaucoup d’avantages, bien plus que les Turcs », résume M. Marmara avant de poursuivre : « Ce n’est pas comme les autres immigrations. Tous ceux qui sont venus ont réussi. Ils sont devenus riches. »

Outre ces nombreux avantages économiques, ces étrangers de l’Empire – à ne pas confondre avec les Rayas, les sujets dits minoritaires tels que les nombreux grecs, juifs et arméniens, jouissaient également d’une grande liberté religieuse, leur permettant par exemple de construire nombre de ces églises encore présentes aujourd’hui à Istanbul.

Entre deux mondes

Pour notre interlocuteur les Levantins possédaient – et pour les derniers d’entre eux possèdent toujours – des caractéristiques bien particulières : « C’était ceux qui ont fait la synthèse entre l’Orient et l’Occident. Moi par exemple, je ne me sens pas oriental mais européen. Mais quand je suis en Europe, je ne me sens pas européen parce que j’ai aussi des côtés et des habitudes orientaux. On a fait la synthèse des deux cultures en tout : dans notre façon d’agir, de manger, de penser, etc. Quand on parle, on mélange trois quatre langues ensemble. Mais on avait aussi notre langue véhiculaire : le grec. Un vrai Levantin parle le grec. »

Une forme de cosmopolitisme donc, conférant à la communauté levantine toute sa richesse, mais aussi son attachement sincère pour son pays d’adoption. Nés en Orient mais titulaires de la nationalité étrangère, la majorité des Levantins se sentaient malgré tout beaucoup plus proches de la Turquie que de leurs lointaines racines enfouies sur d’autres rivages méditerranéens.

Union ottomane et respect mutuel

En plus de constituer une communauté à part entière vivant ensemble et partageant une langue véhiculaire, les Levantins étaient eux-mêmes fragmentés en plusieurs sous-communautés séparées. « Les Italiens avaient leurs théâtres, leurs écoles, leurs églises, leurs hôpitaux. Les Français pareil. », raconte avec son accent chantant Rinaldo Marmara. « Je pense même que l’Empire ottoman était le précurseur de l’Union européenne : chaque groupe vivait à l’intérieur même des frontières, et vivait aussi de façon indépendante avec ses écoles, avec sa langue propre. »

Étrangers et ultra-minoritaires au sein de cet empire d’une autre confession, il va sans dire que les Levantins ont rapidement développé et adopté une nécessaire éthique du vivre-ensemble. « Plus que la tolérance, la plus grande chose c’est le respect. Respecter d’abord le pays qui vous accueille. Il faut connaître sa place. Quand on s’avance vers les autres avec cette façon respectueuse, les autres aussi vous respectent. C’est vous qui devez donner l’exemple, le premier. Aujourd’hui si on veut vivre en société il faut se respecter. », conclut M. Marmara.

Une doctrine qui gagnerait à être réétudiée aujourd’hui.

Alexandre De Grauwe-Joignon

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