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Women of peace meet in Istanbul : un appel à la tolérance et au respect

Le 25 février dernier, l’Université Aydın d’Istanbul organisait à l’Hôtel Intercontinental une conférence pour la paix au Moyen-Orient avec en sujet de cœur « L’impact de la guerre sur les femmes et les enfants ». Retour sur les moments forts de cette réunion intitulée Women of peace meet in Istanbul.

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La conférence s’ouvre par le discours de Dr. Yadigar Izmirli, recteur de l’Université Aydın : « Les guerres touchent principalement les femmes et les enfants ce qui a pour effet des conséquences dramatiques. On peut parler de génocide systématique les concernant car ils sont des victimes ne pouvant se défendre face à tant de violence ». Le ton est donc donné. Il apparait aujourd’hui que les dérives des guerres et des violences croissantes nous forcent à ouvrir les yeux sur les atrocités dont sont victimes les femmes et les enfants. L’académicienne termine son discours en concluant que « pour une paix globale, nous devons nous respecter ». C’est ensuite au tour du Dr Mustafa Aydın de prendre la parole afin de porter l’attention sur les victimes des conflits. Pour lui, dans cette région du globe, « ceux qui souffrent le plus des tensions sont les femmes et les enfants ». Il appelle alors à une modération de la part des hommes que ce soit dans leurs actes répréhensibles ou dans leur mode de pensée. « Le fait que les principales victimes de la guerre soient les femmes et les enfants est la chose que nous devons mettre en avant et exposer aux yeux du monde entier. Dans notre pays, 1,5 million d’enfants sont aujourd’hui à la limite de la faim et 4 millions d’entre eux sont privés d’éducation. » Mustafa Aydın est également revenu sur l’assassinat d’Özgecan Aslan : « l’évènement a suscité une indignation admirable, ce que nous aurions dû exprimer il y a déjà des années. C’est comme une petite guerre aujourd’hui dans notre pays : l’assassinat des femmes est inacceptable ».

Ainsi, au-travers de ces discours, la condition de la femme (et par extension celle des enfants) apparaît comme très compliquée, le Moyen-Orient en général leur semble défavorable et apparaît comme une terre de tensions où leurs choix ne leur appartiennent pas. Aujourd’hui encore, trop de décisions sont données aux hommes qui agissent au nom des femmes.

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Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix 2011.

Viennent ensuite les trois lauréates du prix Nobel de la paix, dans un premier temps la Yéménite Tawakkol Karman, récompensée en 2011 pour ses actions en faveur de la défense des droits des femmes et de leur sécurité. Appelée au Yémen « l’Iron Lady » (ou dame de fer), elle est une des plus jeunes prix Nobel de l’histoire. « Je souhaite que la justice prévale, nous ne pouvons pas être supporter de la guerre dans ce monde en crise. Il nous suffit de regarder en arrière pour voir que rien de bon n’est jamais sorti des conflits, le nombre de victimes est déplorable et les femmes sont dans des situations terribles comme on peut le voir aujourd’hui en Égypte ou en Syrie ». La Yéménite s’est ensuite exprimée sur les formations militaires données aux enfants : « Le gouvernement du Yémen apporte une formation militaire aux enfants, brisant alors leurs rêves et leur cerveau. Ces enfants seront détruits par la guerre ». La situation semble donc extrêmement tendue au Moyen-Orient. Elle poursuit en dénonçant cette fois la condition des femmes : « En Syrie, en Libye ou encore en Égypte, les femmes sont violées, persécutées et perdent leur honneur. J’en appelle aux Nations Unis et aux organisations internationales : Que pouvez-vous faire ? ». Il apparait que ces victimes silencieuses ont besoin de porte-parole afin de crier la violence et les persécutions dont elles sont atteintes. Il faut crier fort et dénoncer ceux qui se croient au-dessus des droits de l’homme, et parallèlement joindre nos mains, ensemble pour la paix.

C’est ensuite au tour de l’Américaine Jody Williams, lauréate en 1997 pour son action internationale visant à l’éradication des mines antipersonnel. Originaire de Brattleboro (Vermont), elle prend la parole de manière forte et imperturbable : « Nous travaillons pour aider des associations féminines dans le monde et, concernant mon prix Nobel : ce n’est pas le mien, c’est le nôtre à toutes ». De son discours poignant différentes choses importantes sont à retenir, la première étant que la femme est forte. Elle va réagir différemment aux conflits et n’a pas besoin de la protection d’un homme : « Je peux prendre soin de moi-même, je suis forte ». Son intervention est un appel au respect de tous envers chacun. Revenant à son tour sur l’assassinat d’Özgecan Aslan, elle nous informe que « un tiers des femmes a souffert de violences sexuelles », et dévoile sa propre expérience : « j’ai moi-même été attaquée par un de mes compatriotes ». La nouvelle tombe comme un couperet dans la salle et l’assemblée semble sous le choc de la nouvelle. Une émotion qui est accentuée par une nouvelle phrase percutante de Jody Williams : « Regardez autour de vous, dans cette assemblée, et souvenez-vous du chiffre d’une femme sur trois ». Féministe engagée, elle conclue par un appel à l’action : « Les femmes polies ne peuvent faire l’Histoire. Ensemble nous sommes fortes et ce n’est en aucun cas notre faute si nous sommes attaquées par les hommes. Nous avons notre mot à dire car nous en sommes capables. Vous n’êtes pas des victimes, vous êtes des survivantes : la paix est un mot fort ».

En conclusion de cette assemblée, la parole revient à l’Iranienne Shirin Ebadi, lauréate en 2003 du prix Nobel de la paix pour ses actions envers la défense des droits des femmes et des enfants dans une société musulmane ultra conservatrice. A noter qu’elle est également la première femme à devenir juge en Iran ainsi que la première Iranienne à recevoir un prix Nobel. Moins féministe que ses homologues, elle se tourne vers un appel au calme et à la tolérance, revenant pour ce faire sur les principes initiaux de l’islam : « l’islam est une religion de paix, de compassion et de bonté. Le mot Salām signifie « paix et santé ». Il faut user de l’Islam de la bonne manière, à savoir en restant toujours sur une base égalitaire ». Elle invite ensuite l’ensemble des groupes à se soutenir afin de créer une société civile forte et capable de prendre des décisions importantes : « Des programmes spéciaux de formations devraient être établis et les mouvements féministes devraient être renforcés dans la région du Moyen-Orient. Que ce soient des mouvements féministes, étudiants ou ouvriers : tous doivent se soutenir ».

La conférence se termine alors sur l’appel de Tawakkol Karman : « Il est aujourd’hui important qu’un équilibre international soit trouvé et établi afin de pallier l’injustice dont les femmes et les enfants se voient faire face quotidiennement ». Ainsi, il semble que le chemin à parcourir vers une égalité et un statut de la femme et de l’enfant reste encore très long et sinueux. Mais c’est au travers de femmes comme Tawakkol Karman, Jody Williams et Shirin Ebadi, de par leurs actions et leurs engagements, que nous pouvons aujourd’hui trouver la bonne voie. Le parcours sera certainement hasardeux mais pourra être facilité si, tous, nous marchons côte à côte en nous soutenant, portant sur nos épaules le poids de la situation des femmes et des enfants au Moyen-Orient.

Second panel : les cas de la Tunisie, du Yémen, de l’Irak, de la Libye et de la Palestine

Le second panel de la conférence visait à enrichir cette dernière aux moyens d’exemples concrets tirés de l’expérience des intervenants en tant qu’activistes pour la paix.

La première à s’exprimer est Sihem Badi, ex ministre tunisienne des Affaires de la femme. Vêtue de rouge vif, elle parle avec enthousiasme et énergie, sa voix ne faiblissant à aucun moment. Elle parle du monde arabe et de la situation préoccupante dans certains pays : « Il est possible de sentir la guerre, de sentir les balles. Rien n’a changé, et nous non plus ». Elle déplore l’invisibilité des femmes après la révolution : « De quoi les femmes arabes ont-elles besoin ? Et qu’obtiennent-elles concrètement ? ». Pour la femme politique, leur inexistence dans la vie publique est d’autant plus inacceptable qu’elles sont « la première école » que connaîtront leurs enfants, et qu’elles sont par là même indispensables à la société : « Les oiseaux ne peuvent pas voler avec une seule aile », illustre-t-elle. Elle reconnaît également être de plus en plus effrayée, mais souligne la nécessité de la lutte. « Le vrai combattant est celui qui se bat contre les tyrans cruels », juge-t-elle ainsi avant d’ajouter : « Nous ne devrions pas avoir peur de dire la vérité. Les femmes devraient être élevées à la place qu’elles méritent ». Pour atteindre cet objectif, Sihem Badi préconise une action concrète et collective : « nous devons nous donner la main, rester ensemble. Nous ne devons pas revenir en arrière (…) Les diplomates, les scientifiques, les législateurs doivent agir ». Agir, l’ancienne ministre l’a déjà fait, ce qui lui avait valu un exil en France de 1992 à 2008 afin d’éviter la prison. Elle n’est pourtant pas découragée : « Nous sommes optimistes et nous avons raison de l’être, mais il y a un problème dans l’application des lois. Il nous faut un plan. Nous refusons d’être des victimes, c’est mauvais aussi bien pour la société que pour les familles. » Elle insiste également sur le women_of_peacebesoin d’infrastructures qui permettraient d’améliorer la condition des femmes et des enfants victimes des conflits dans le monde arabe, arguant qu’ « un bon diagnostic permet un bon traitement ». Il y a encore beaucoup à faire, et l’ex ministre regrette que l’on discute encore en 2015 d’égalité des sexes. Toutefois, elle reste persuadée que la paix est possible, et la définit comme « des visages souriants, de la justice, des gens et des nations qui s’acceptent ».

Après Sihem Badi, c’est Ahmet Lütfi Akar, le président du Croissant-Rouge turc, qui prend la parole. Il évoque ce dont il a été témoin dans le cadre de son action humanitaire : « J’ai vu des gens qui avaient perdu leur famille, leur foyer, qui étaient blessés ». Ces gens, ces victimes, il les a vus à de multiples endroits : en Syrie, dans le nord de l’Irak, en Somalie, pays en guerre civile, au Soudan, dont les habitants en sont réduits à s’établir dans le désert, etc. Il en a déduit le besoin d’une approche systématique et scientifique des évènements. Il aborde ensuite ce qui est pour lui un des plus grands désastres mondial : le déracinement des populations. « Mettez-vous à leur place », nous invite-t-il. « Vous êtes mis dehors au milieu de la nuit, vous avez froid, vous êtes en pyjama, vous n’avez pas d’argent. » Il donne pour exemple le cas des Syriens, qui sont deux millions en Turquie, et dont seuls 300 000 vivent dans des camps de réfugiés. Les autres font quotidiennement face au harcèlement et à la discrimination, et ne savent pas vers qui se tourner. Akar parle ensuite de la population de Gaza, bombardée et privée de toute liberté, même de celle de pêcher. « Nous ne les avons jamais abandonnés », affirme-t-il. Mais la bonne volonté de quelques uns ne suffit pas : « Je me suis rendu à Gaza en 2008 et nous en avons appelé au monde entier pour faire cesser cette violence. Mais aujourd’hui, ça continue. Nous avons fait paraître la même publication sept ans après, nous n’avons pas changé ne serait-ce qu’une virgule ». L’intervenant se désole de l’indifférence de tous ces notables qui, assis dans leur fauteuil, affiches des mines tristes pour toutes les victimes tout en ne faisant rien, tandis que les femmes et enfants, premières victimes des conflits, en paient le prix fort. « L’ONU doit faire tout ce qui est en son pouvoir », insiste-t-il. « Nous avons replanté des oliviers à Gaza après qu’ils ont été détruits par les tanks. La banque islamique finance un projet de conduites d’eau. Mais les gens n’ont pas seulement besoin d’eau. Ils ont besoin d’une aide sanitaire, d’une éducation ». Son dernier exemple concerne les orphelinats du Bangladesh, dont les enfants, issus de viols, ne mangent pas tous les jours et se partagent 20m² à cinquante.

C’est ensuite au tour du Libyen Aida Abdel-Hamid de s’exprimer. Ce juge à la Cour d’Appel de Benghazi aborde les violences sexuelles dont sont victimes les femmes et les enfants en temps de conflit. Tout comme Akar, il évoque ensuite les Syriens, qui ont commencé à immigrer en Turquie en avril 2000 et dont le nombre a augmenté exponentiellement. Des réfugiés qui ne logent pas dans des camps, on ne sait rien. Ce manque cruel de données, affirme Abdel-Hamid, rend très difficile la mise en place d’une assistance. D’autres recherches doivent être menées, et pas uniquement des études statistiques ; par exemple, on ne connaît pas les effets d’un mariage forcé ou d’une agression sexuelle, car les victimes ont peur de parler et ne savent pas à qui s’adresser.

Le quatrième intervenant est Abdulsalam Mohammed, président du Centre de recherche et d’Études Abaad, qui se focalise sur le Yémen. Il explique qu’il s’agit d’un pays victime de la négligence de la société internationale, où la souffrance et la douleur sont devenues un mode de vie. La pauvreté y est très présente ; les enfants ne peuvent pas aller à l’école et, ne croyant pas au principe du gouvernement souverain, se tournent vers des groupes armés, lesquels détruisent leur propre société tout en étant instrumentalisés par l’État. Le trafic de narcotiques est également un problème d’importance. Mohammed insiste sur la nécessité d’une intervention de la communauté internationale pour aider la population yéménite, s’appuyant sur des statistiques frappantes : en 2013, par exemple, 38 jeunes filles sont mortes dans des conflits tribaux, dont certaines à cause de mines terrestres. En octobre 2014, 350 000 Yéménites ont subi un déplacement forcé. Pour aider ces victimes, le chercheur recommande à l’ONU d’agir, et de le faire de concert avec la société civile.

Enfin, le dernier intervenant est Ibrahim Sirkeci, directeur d’un centre d’études transnationales. Il évoque les réfugiés irakiens, dont la moitié a moins de 18 ans et constituent donc un groupe d’autant plus vulnérable. Entre 4 et 5 millions d’Irakiens ont dû quitter leur foyer, et pour Sirkeci, la situation a empiré après la chute de Saddam Hussein : ce dernier, bien qu’ayant mené des actions inexcusables, prônait au moins le laïcisme. Aujourd’hui, il est encore plus difficile pour les femmes d’acquérir une éducation et d’avoir un emploi. Le Professeur insiste sur le problème des identités et évoque, tout comme Akar, les tensions entre immigrés syriens et Turcs. Selon lui, la politique de la Turquie consistant à laisser entrer les réfugiés doit être applaudie, mais elle n’est pas suffisante. Le pays doit se préparer à vivre avec des « invités », mais également collaborer avec des États tels que la Jordanie ou le Liban, qui accueillent également des immigrés.

Tous les participants à la conférence ont donc exprimé un besoin d’action concrète pour aider les victimes de conflits, et l’immense difficulté que cela représente. Mais, à les entendre, il reste de l’espoir. Ainsi, Jody Williams a affirmé durant la conférence de presse : « Je suis une optimiste pessimiste. Je suis une cynique. Je pense que les politiciens ont de gros problèmes émotionnels. Mais je sais que quand la société civile se rassemble et trouve des gouvernements qui sont d’accord avec elle, les choses peuvent changer. »

Victoria Coste & Amélie Herbreteau

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