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Yaşar Kemal : disparition d’un géant

En ce tout dernier jour de février, nous apprenons que Yaşar Kemal, immense figure de la littérature turque, s’en est allé. Il s’est éteint à l’âge de 91 ans à l’hôpital universitaire d’Istanbul, plus d’un mois après y avoir été admis pour insuffisance respiratoire. Le mercredi 14 janvier déjà, son état avait considérablement empiré et lui avait valu un placement, sous respiration artificielle, en unité de soins intensifs. Si la littérature turque est aujourd’hui orpheline de l’un de ses plus illustres pères, la communauté mondiale des lettres n’est pas en reste en perdant un membre aussi atypique que novateur.

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Né le octobre 1923 à Osmaniye (Gökçedam), une ville souvent dans l’ombre de ses deux grandes voisines – Adana à l’Ouest et Gaziantep à l’Est -, Kemal Sadık Göğcel, de son vrai nom, était à la fois d’ascendance turque et kurde. La Çukurova, cette région natale à laquelle il restera profondément attaché, sera le théâtre de l’action de nombre de ses romans.

Un auteur hors pair

Référence absolue dans son pays, où il était souvent considéré comme le plus grand romancier ou encore comme l’un des grands artisans de la langue littéraire turque moderne (au même tire qu’un Alexandre Pouchkine en Russie), Yaşar Kemal jouissait également d’une aura internationale. Celui dont les œuvres furent traduites dans un douzaines de langue (dont naturellement le français), était le tout premier candidat turc au Nobel de littérature, qu’il ne remportera hélas jamais.

ince_memed3Maître des nouvelles (il en aura écrit plus d’une vingtaine), des histoires courtes mais aussi des formes littéraires innovantes, Yaşar Kemal était souvent résumé par ce qui était considéré comme son œuvre majeure : la saga Ince Memed, plus connue en français sous le nom de Mèmed le Mince.

Son style si reconnaissable provenait du croisement de deux mondes : celui des grands romans européens modernes, et celui des légendes orales qui habitaient son enfance. Comme l’écrivait notre chroniqueur Ali Türek dans notre numéro de février, Yaşar Kemal se réclamait à la fois de Dede Korkut et de Stendhal : une parfaite illustration de sa double inspiration classique/orale, européenne/orientale.

Semih Gümüş, fameux critique littéraire turc, avait déjà fait le tour de la question le mois dernier en déclarant : « Peu importe les mots qu’on emploie pour décrire Yaşar Kemal, ça ne sera pas suffisant. Il est l’écrivain inégalable de la littérature turque »

Un homme de convictions

Homme de gauche convaincu, Yaşar Kemal se disait régulièrement socialiste et expliquait souvent mettre son art au service du prolétariat. Il fut membre pendant huit ans du Tükiye işçi partisi (TIP), le Parti ouvrier de Turquie. A la différence d’un certain nombre de sympathisants auto-proclamés du peuple, cet immense artiste parlait des petites gens en connaissance de cause, lui qui était le fils d’une femme au foyer et d’un fermier. La vie dure, il la connaissait très bien : le paternel est assassiné alors que le jeune Yaşar n’a que cinq ans. Cette absence d’œil droit, perdu dans un accident au couteau, est un autre stigmate de cette rude enfance.

Mettre son art au service du peuple, plus que des paroles en l’air pour quelqu’un qui avait commencé à travailler en tant qu’écrivain public, se chargeant de rédiger les lettres des personnes analphabètes des localités environnantes. Mais ce sont surtout des reportages écrits sur l’Anatolie qui commenceront à faire connaître la prose novatrice d’un Yaşar Kemal alors journaliste. Il aura longtemps fait le bonheur des colonnes du grand quotidien Cumhuriyet (La République).

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Dans une ultime forme de consécration, celui qui puisait son inspiration dans les légendes en est devenu une lui-même.

Alexandre De Grauwe-Joignon

1 Comment

  1. anna

    Merci pour ce billet,
    Juste un rectificatif, Yasar Kemal est d’origine kurde, même s’il a écrit en langue turque, la seule langue officielle (et obligatoire) en Turquie

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