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Yaşar Kemal : un immense artiste s’en est allé

C’est par un lundi matin ensoleillé qu’Istanbul, la Turquie et le monde sont venus dire adieu à Yaşar Kemal, l’une des plus fameuses plumes du pays. Parents, amis, officiels, ou encore anonymes, tous étaient là pour saluer la mémoire de l’écrivain afin que sa vie ne reste pas lettre morte.

Yasar Kemal

Une émotion palpable

En ce lundi 2 mars 2015, à la mosquée de Teşvikiye, le deuil se lit sur tous les visages. Par cette belle matinée ensoleillée, toute une foule s’est rassemblée pour dire adieu à Yaşar Kemal, véritable monument de la littérature turque décédé deux jours plus tôt à l’âge de 91 ans. À l’entrée, des photos de l’écrivain sont distribuées pour être épinglées sur les cols des manteaux ; sur certaines, on peut lire « Yaşar Kemal, 1926 –  ». Des livres d’or sont disposés afin de recueillir les hommages. À droite de la mosquée, la famille du défunt serre des mains alors que lui sont présentées des condoléances émues.

« Nous avons grandi avec ses livres »

yasar_kemal_3Toutes générations confondues, les admirateurs de Kemal sont venus dire adieu à celui que beaucoup considèrent comme « le plus grand écrivain de Turquie ». Pour Lucien Leitess, venu de Suisse pour saluer une dernière fois celui dont il était l’éditeur en langue allemande, Kemal « représentait l’Anatolie, avec ses 60 nationalités, ses langues, sa richesse, sa culture, son héritage ».

Umit Tunak, musicienne et professeur de harpe à l’université d’État d’Istanbul, dit quant à elle être « fière de l’image qu’il donnait de la Turquie ». « Il avait un très grand cœur », affirme-t-elle, « et ses livres m’ont appris l’amour, la sincérité, l’humanité, l’héroïsme. La seule chose que je regrette, c’est qu’il n’ait pas eu le prix Nobel. C’est à cause des pressions extérieures des lobbies qui lui reprochaient son engagement politique ». De nombreux autres artistes avaient fait le déplacement, tels que Mehmet Guleryüz, l’écrivain Zülfü Livanelli, ou encore l’acteur Tarık Akan.

Halil Ibrahim Özcan, secrétaire général de l’association Pen International dont Yaşar Kemal a été le président, salue un ami, « quelqu’un de très important pour la Turquie et pour la langue turque ». De nombreux représentants de partis politiques étaient également là, comme par exemple le leader du HDP Selahattin Demirtaş. Yasemin Kipkurt, membre du même parti, a loué les engagements de Kemal et « son travail pour la paix, notamment entre les Kurdes et les Turcs ». Étaient également présents l’ancien président de la République Abdullah Gül, et Kemal Kılıçdaroğlu, le président du CHP. Le patriarche arménien Aram Ataşyan, le sélectionneur de l’équipe nationale de football Fatih Terim, et la présidente de Sabancı Holding, Madame Güler Sabancı, ont également été aperçus à la cérémonie.

Les artistes et éminentes personnalités politiques n’étaient pas les seuls à avoir répondu à l’appel, comme en a témoigné la présence de nombreux citoyens anonymes. Yen Demir, étudiant en cinéma à l’Université de Marmara, a étudié les œuvres de Kemal dès l’école primaire. « Je l’ai découvert à l’âge de sept ans, et j’ai grandi avec ses livres. C’était très important pour moi de venir aujourd’hui ».

« Yaşar Kemal est immortel »

Lorsque arrive le corbillard, des applaudissements retentissent, la foule ne faisant qu’un corps pour saluer l’artiste. On applaudit à maintes reprises, si fort que les oiseaux quittent leurs arbres dans un bel ensemble pour aller tourbillonner autour du minaret. Lorsque le véhicule blanc quitte la cour, des fleurs volent sur son passage, et dans l’immeuble d’en face, tous les riverains sont à leur fenêtre et se joignent aux salves d’applaudissements qui éclatent et s’éteignent sporadiquement. Un slogan résonne alors, scandé par tous les admirateurs de l’écrivain : « Yaşar Kemal ölümsüzdür, Yaşar Kemal onurumuzdur ». En français, « Yaşar Kemal est immortel, Yaşar Kemal est notre fierté ».

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Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006.

Alors que la foule s’éloigne en cortège, Ohran Pamuk fait son apparition, discrètement. Il aura alors quelques mots pour le disparu, commençant par dire qu’il était pour lui un ami très cher, puis évoquant son intégrité à toute épreuve : en effet, malgré les pressions exercées par le gouvernement, Yaşar Kemal n’a jamais renoncé à son art et ses combats, ni n’a changé sa façon d’écrire pour verser dans le consensuel. « Je veux croire que dans le monde entier, on sait qui est Yaşar Kemal », déclare Pamuk. « Il a œuvré de son mieux pour la prochaine génération et pour la Turquie », poursuit-il avant de dire encore une fois toute sa fierté d’avoir été l’ami de Kemal. Il conclut sobrement mais avec émotion, exprimant ce que chacun ici pense : « aussi longtemps que la langue turque vivra, les œuvres de Yaşar Kemal vivront également ».

Adèle Binaisse, Victoria Coste et Thomas Nicod

1 Comment

  1. je suis belge et connait l’œuvre de Kemal il ne sera jamai oublié

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