International, Politique

Yémen, quelle(s) guerre(s) ?

Alors que le pays est en proie à une guerre multi-scalaire qui le plonge dans la « pire crise humanitaire au monde », la nouvelle de l’assassinat d’Ali Abdallah Saleh, ex-président déchu en 2012, est tombée au début du mois de décembre. Cet événement change-t-il la donne au conflit ou complexifie-t-il cette guerre « absurde » qui fait toujours plus de morts parmi les civils depuis 2014 ?Ali Abdallah Saleh, président du Yémen de 1978 à 2012, a été assassiné après avoir annoncé qu’il se retirait de son alliance avec les rebelles houthistes. Il envisageait en fait de reprendre les négociations avec l’Arabie saoudite, notamment pour mettre fin au blocus qui place une grande partie de la population dans une situation insoutenable. Avec une mort qui rappelle la fin du leader libyen Kadhafi, les Houthis ont affirmé que Saleh avait été tué près de la capitale Sanaa, lundi 4 décembre, alors qu’il tentait de fuir vers le sud du pays, une région contrôlée par la coalition internationale dirigée par l’Arabie saoudite.

C’est à partir de 2014 que le Yémen a complètement basculé dans une guerre à la fois civile et internationale lorsque les rebelles houthistes ont pris le contrôle de Sanaa. Cela a provoqué l’entrée en guerre de l’Arabie saoudite par la constitution d’une coalition effective depuis mars 2015 : « l’opération Tempête décisive » ayant pour objectif de remettre en place le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, exilé depuis à Riyad.

Uni depuis 1990 seulement, le pays reste profondément marqué par une division nord-sud, avec des velléités indépendantistes prépondérantes au sud, mais aussi par les luttes de pouvoir entre les différents groupes constituant l’élite yéménite.

À la tête du Parti du Congrès Général du Peuple et du pays depuis 33 ans, le général Saleh a instauré une véritable dictature, en utilisant habilement les tensions entre les différents acteurs sans pour autant les régler. « L’échec économique et la corruption ont de plus favorisé une défiance et des conflits interpersonnels et entre tribus qui s’expriment dans les combats actuels », affirmait le spécialiste Laurent Bonnefoy en avril 2017. Ainsi, les Houthis sont nés en 2004 lors d’un mouvement de rébellion contre le pouvoir central de Sanaa. Le mouvement, à la fois politique et religieux, dénonçait une faible représentation sociopolitique des populations chiites dans les organes de pouvoir et de décision. Le mouvement avait alors à sa tête un certain Hussein Badreddine al-Houthi, assassiné en 2004, qui a donné son nom au groupe de rebelles.

En 2009, la guerre de Saada éclate alors que les Houthistes affrontent l’armée saoudienne dans cette région du nord qui borde l’Arabie saoudite. Dans ce contexte de violences, la vague des « printemps arabes » de 2011 fait éclater des manifestations au Yémen, les citoyens exigeant alors le départ du dictateur. Finalement, un accord de transition est mis en place et emporte effectivement Saleh, remplacé par son vice-président et allié de l’Arabie saoudite, Abd Rabbo Mansour Hadi. Le gouvernement de transition prépare alors un projet de fédéralisation du pays qui sera rejeté par les Houthis.

En septembre 2014, les Houthis entrent dans Sanaa grâce à un accord avec Saleh, celui qu’ils combattaient dans les années 2000, mais qui est bien décidé à reprendre le pouvoir et maintien des relations importantes dans l’appareil de sécurité.

De facto, le pays se retrouve à nouveau divisé en deux : la partie Nord où Sanaa était partagée jusque-là entre les Houthis, soutenus par l’Iran, et l’ex-président Saleh, et la partie Sud abritant le gouvernement légitime d’Abd Rabbo Mansour Hadi avec comme capitale Aden, contrôlée par les forces de la coalition internationale. Avec l’assassinat de Saleh, la région de Sanaa semble désormais être sous le contrôle absolu des Houthis, permettant à l’Arabie saoudite de frapper plus librement cette zone.

L’affrontement Iran-Arabie saoudite est venu se plaquer sur ces dissensions nationales. Le président iranien Hassan Rohani a ainsi promis début décembre que le pays « serait libéré des mains des agresseurs », sous-entendus saoudiens. De fait, même si la coalition peut désormais bombarder librement le nord du pays, l’assassinat de Saleh est une mauvaise nouvelle pour Riyad qui perd un allié. Alors que le fils de Saleh, depuis les Émirats arabes unis, a promis de se venger, le Parti cherche désormais un nouveau leader sachant pertinemment que les Yéménites n’accepteront pas de si tôt un président qui tente de « gouverner » depuis Riyad.

Dans cette superposition de luttes de pouvoir, on dénombre aujourd’hui plus de 8 000 morts, principalement des civils. Malgré la fermeture du pays aux journalistes, on sait que le Yémen est aussi en proie à la plus grande épidémie de choléra. Plus encore, c’est la famine qui a frappé le pays avec le blocus imposé par l’Arabie saoudite. L’ONU estime que 8.4 millions de Yéménites sont au bord de la famine et que 17 millions d’entre eux ont besoin d’aide alimentaire. Ceci est principalement dû au blocus des ports par la coalition arabe dirigée par l’Arabie saoudite après le tir effectué en direction de Riyad au mois de novembre. Le secrétaire général des Nations unies António Guterres a qualifié dimanche de « stupide » la guerre au Yémen, tandis que le monde semble espérer un effet bénéfique d’une quelconque intervention des États-Unis.

Solène Poyraz

 

 

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