International, Politique

Yémen : vers une lecture politique de la crise

A l’heure où la signature d’un accord de paix parrainé par les Nations Unies ramène un semblant de stabilité après des jours d’affrontements meurtriers, le Yémen se rappelle au bon souvenir des observateurs internationaux. L’Etat de 25 millions d’habitants demeure une poudrière complexe à l’instabilité chronique. Retour sur les causes de la dernière crise à secouer l’unique république de la péninsule arabique.  

De la lutte confessionnelle…

Grille de lecture la plus en vogue en Occident, le clivage confessionnel yéménite retient l’attention de la plupart des médias. Le pays est à 97% musulman mais la société se partage entre sunnites de rite chaféite (entre 60 et 70%) et chiites d’obédience zaïdites ou jafarites (entre 30 et 40%) surtout présents dans les régions du nord. Le mouvement d’Ansaruallah aussi connu sous le nom de rébellion des Houthis (du nom de son dirigeant) est originaire de la région montagneuse de Saada au nord-ouest, et affiche ouvertement son identité chiite. A la base des revendications de la guérilla, le sentiment d’avoir été marginalisé et mis à l’écart des politiques de développement économique par un gouvernement de plus en plus gagné par des courants religieux sunnites rigoristes tels que le salafisme et le wahabisme.

Aux yeux de certains experts, la dernière offensive des rebelles n’est que le prolongement d’un processus amorcé en 2004. Ces même Houthis, réclamant le rétablissement du statut d’autonomie dont ils bénéficiaient jusqu’en 1962, se signalèrent pour la première fois à la communauté internationale en lançant une insurrection contre Sanaa. Dix ans plus tard, c’est un projet controversé de redécoupage territorial, démembrant des régions à majorité chiite pour les ‘noyer’ dans des poches sunnites afin de miner les pouvoirs politiques de la minorité, qui ramène la guérilla sur le chemin de la confrontation. Pour les rebelles, l’ennemi est tout désigné : l’influent parti Al-Islah, l’antenne locale de la confrérie des Frères musulmans, et ses milices sunnites.

Pour couronner le tout, l’organisation terroriste sunnite Ansar Al-Chariah, présente de longue date sur le territoire et comptant profiter de la désintégration d’un Etat déjà fébrile, a fait sa brutale réapparition sur le devant de la scène en revendiquant plusieurs attaques, dont un attentat-suicide dans la ville de Mazjar ciblant un hôpital utilisé par les Houthis. La branche yéménite d’Al-Qaïda a déclaré avoir « brandi les épées pour défendre » les sunnites du pays, ajoutant qu’elle attaquerait les Houthis avec « une vigueur dont ils n’ont aucune idée ».

…à la révolution nationale

Si le prisme du confessionnel a le mérite de présenter certains acteurs clés du conflit actuel, toute tentative d’explication par ce dernier de l’ampleur du succès de l’offensive Houthis ou de l’instabilité endémique du Yémen est vouée à l’échec. Dans un pays classé 188ème mondial par l’indice de développement humain, où la corruption règne et où, mauvaise gestion oblige, la production de pétrole dégringole année après année, une lecture politique voire révolutionnaire se montre plus adéquate.

Les raisons du succès spectaculaire de la percée des Houthis sont d’abord à chercher dans leur grande force de mobilisation qui transcende les limites de leur communauté. L’action des rebelles est devenue un vecteur de rassemblement national contre un gouvernement inefficace. En dénonçant la corruption et la tutelle des puissances étrangères, et en appelant à la mise en place de réformes sociales au profit des plus pauvres, les Houthis se sont attirés le soutien de multiples pans de la société yéménite. Avant de prendre d’assaut les bâtiments gouvernementaux, les rebelles avaient d’ailleurs manifesté pendant près d’un mois dans les rues de la capitale. En 2011 déjà, le mouvement d’Ansaruallah avait joué un rôle majeur pendant le printemps arabe yéménite aboutissant au départ du président Ali Abdallah Saleh. Le zaïdisme lui-même, en tant que variante strictement yéménite du chiisme, est désormais devenue une sorte d’étendard de la « yéménité » par effet de nostalgie envers ce qui s’appelle là-bas l’âge des Imams. Une période d’un millénaire pendant laquelle le Yémen était dirigé par des Imams chiites et qui, dans le contexte économique désastreux d’aujourd’hui, fait de plus en plus figure d’âge d’or.

Autres facteurs expliquant la facilité déconcertante avec laquelle les rebelles se sont emparés de Sanaa, la fragilité historique de l’Etat central et la prévalence des systèmes claniques. Officiellement réunis le 22 mai 1990, le Yémen du Nord et le Yémen du Sud ont pendant plus d’un siècle évolué dos à dos. Après avoir tour à tour été possession ottomane puis royaume chiite indépendant, le Yémen du Nord a par la suite sombré dans une guerre civile de huit ans entre royalistes (soutenus par l’Arabie Saoudite voisine et le Royaume-Uni) et républicains (soutenus par l’Egypte de Nasser et l’URSS). De son côté, après avoir obtenu son indépendance de l’Empire britannique, le Yémen du Sud, fortement soutenu par l’Union soviétique, est devenu la seule république marxiste du monde arabe.

Aujourd’hui encore, en raison de son intérêt géostratégique majeur, le point de passage du golfe d’Aden notamment, le Yémen reste l’objet des convoitises étrangères. De l’Arabie Saoudite à l’Iran en passant par les Etats-Unis, nombreux sont les points de départs d’interventions en tout genre dans les affaires du pays. Ainsi, le 23 janvier 2013, les autorités yéménites avaient saisi un navire iranien dont la cargaison comportait une grande quantité d’armes y compris des missiles anti-aériens. Enfin, chassé du pouvoir après 32 ans de règne sans partage, l’ancien président Ali Abdallah Saleh, qui a laissé derrière lui des institutions déliquescentes, compte bien jouer la carte de son grand retour. Son ombre plane toujours sur le pays comme le révélait à l’AFP April Longley Alley, analyste à l’ONG International Crisis Group : « Il n’y a aucun doute que Saleh a facilité l’expansion des Houtis dans la capitale et autour ».

Alexandre De Grauwe-Joignon

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