La pédagogie de demain « J’imagine la pédagogie de demain comme une école qui sort de ses murs, qui dialogue avec son environnement, qui ne craint pas les mutations du monde contemporain »

Installé en Turquie depuis vingt-cinq ans, Alexandre Abellan, directeur du lycée français Notre-Dame de Sion à Istanbul, nous a ouvert les portes de son établissement pour partager sa vision d’une pédagogie de demain. Fort de quatorze années d’expérience à la direction d’établissements bilingues ‒ d’abord au lycée Sainte-Pulchérie, et depuis 2021 à Notre-Dame de Sion ‒ il défend une approche éducative qui prépare les élèves à un monde en constante évolution, tout en cul

Par Dr. Mireille Sadège
Publié en Mai 2026

Le lycée Notre-Dame de Sion est un établissement bilingue. Quels sont, selon vous, les bénéfices concrets d’un tel enseignement pour les élèves ?

L’enseignement bilingue développe une souplesse cognitive. Passer d’une langue à l’autre implique aussi de naviguer entre deux visions du monde, deux structures de pensée, deux cultures. Cela confère aux élèves une véritable profondeur d’esprit.

Toutefois, cela demande rigueur et exigence : certaines nuances, certaines formulations n’ont pas d’équivalent d’une langue à l’autre. Apprendre une langue, c’est apprendre une autre manière de voir et d’interpréter le monde. Le bilinguisme forge ainsi une posture intellectuelle qui modifie même la relation à son propre pays d’origine.

Personnellement, quand je retourne en France, je ressens le contraste entre la communication parfois abrupte et mon positionnement, que je qualifierais d’ « oriental ». Ce décalage peut désarçonner, mais il incarne précisément cette capacité à s’adapter à l’autre. C’est cette compétence que nous souhaitons transmettre à nos élèves : savoir déjouer la violence, l’agressivité, par une compréhension fine de l’altérité.

Quelle place occupe la francophonie dans le projet pédagogique de votre établissement ?

Le français n’est pas, au quotidien, la langue principale de nos élèves, ce qui peut compliquer la promotion de la francophonie. Ils baignent davantage dans la culture anglophone à travers les médias, les réseaux sociaux, les séries. Pourtant, la culture française conserve son rayonnement, parfois perçue ‒ même de manière un peu dépassée ‒ comme un signe d’éducation, et une culture d’élite.

Même si certains élèves, à la fin de leur parcours, ne poursuivent pas en France et perdent partiellement la maîtrise linguistique, ils conservent une empreinte culturelle forte. C’est cette mémoire francophone que nous transmettons à travers l’histoire, la littérature, les arts. 

Le lycée Notre-Dame de Sion organise de nombreux événements culturels : concerts, prix littéraire, concours de piano… En quoi ces activités s’intègrent-elles à votre projet pédagogique ?

À mes yeux, ces projets font pleinement partie de la mission éducative de l’établissement. De nombreux projets culturels dynamiques sont présents au sein du lycée, tels que le Prix littéraire NDS des lycéens, ainsi que le jury d’élèves du concours international de piano Istanbul OrchestraSion, le club de concert… 

De surcroît, le projet de chant baroque, Les Jeunes Talents de NDS de mai dernier, par exemple, a mobilisé différentes disciplines ‒ musique, théâtre, français ‒ autour d’un même projet : chanter un aria de Rameau. Cela a été une expérience marquante pour les élèves, sur le plan émotionnel et pédagogique. Les élèves participants se souviendront toute leur vie de cette scène, du texte, de la bienveillance des musiciens, du partage avec leurs camarades. Ce type de projet donne du sens à l’apprentissage. Certains élèves ont ainsi été repérés pour leur voix, ou pour leur capacité à fédérer les autres au sein d’un groupe. 

Même si la musique classique reste perçue comme élitiste, nous proposons également des sorties culturelles, des échanges inter-établissements, des voyages, qui ont une forte valeur sociale. Ils permettent aux élèves de dépasser leurs préjugés, de s’ouvrir à d’autres réalités, d’appréhender le monde dans sa diversité, ce qui est pour moi la véritable vocation de l’école. 

J’imagine la pédagogie de demain comme une école qui sort de ses murs, qui dialogue avec son environnement, qui ne craint pas les mutations du monde contemporain.

Le lycée Notre-Dame de Sion fêtera bientôt ses 170 ans. Quelles sont les valeurs fondamentales de l’établissement ? Comment les transmettre aux élèves ?

Je dirais que la tradition est un atout... contraignant. Elle est précieuse, elle structure l’identité de l’établissement, mais elle doit s’adapter à la société d’aujourd’hui. Les valeurs qui ont présidé à la création de l'institution sont le cœur de celle-ci et doivent le rester, mais elles doivent savoir évoluer et se transmettre autrement. En ce sens, nous avons à cœur d’impliquer de plus en plus les familles dans nos projets, afin d’écouter leurs attentes et construire ensemble une école en phase avec les réalités actuelles.

Les valeurs fondatrices de Notre-Dame de Sion demeurent toujours présentes. L'une des plus significatives, à mes yeux, est l'écoute. La congrégation des Sœurs de Sion s'est engagée dans une recherche approfondie du dialogue interculturel, cherchant à rencontrer l'autre avec une grande exigence, ce qui requiert une connaissance rigoureuse pour être à l'écoute et comprendre l'adversité. Dans un monde saturé d'images et de sollicitations, il devient essentiel d'apprendre à s'écouter soi-même et à écouter autrui. 

Cela se traduit concrètement par une attention portée au bien-être des élèves : un service psychologique actif, le service d’orientation, qui constitue des espaces de dialogue entre professeurs, parents et élèves pour chaque niveau.

À cela s’ajoutent deux autres piliers : la solidarité, qui est une forme d’écoute appliquée aux autres, et l’ouverture ‒ à l’international, aux cultures, à la pluralité des idées. Ce triptyque structure notre action éducative.

Et concrètement, comment les élèves sont-ils impliqués dans la transmission de ces valeurs ?

Cela passe avant tout par une démarche de sensibilisation. Pour que les élèves incarnent les valeurs de Notre-Dame de Sion, ils doivent les connaître, comprendre leur sens, leur origine, et la manière dont elles orientent nos choix au quotidien.

Chaque décision prise au sein de l’établissement, chaque projet porté par les élèves doit être en cohérence avec ces fondements. Nous leur expliquons le pourquoi de nos actions, le lien avec l’héritage des fondateurs, et leur demandons de s’y inscrire. C’est ainsi qu’on fait vivre une tradition : en l’incarnant, en la questionnant parfois, mais sans jamais la trahir.

Face à l’essor du numérique, comment selon vous l’école peut-elle rester un lieu d’apprentissage structurant et humain ?

La vocation de l’école n’est pas simplement de permettre aux élèves de trier ou compiler l’information, mais de développer leur capacité à penser, à créer, à élaborer des idées personnelles. Cela, aucune technologie ‒ ni le numérique ni l’intelligence artificielle ‒ ne peut véritablement le faire à leur place.

Cela dit, l’IA est un outil que nous devons intégrer intelligemment dans les nouvelles méthodes d’apprentissage. Notre responsabilité est d’enseigner aux élèves comment l’utiliser de manière critique et pertinente. Elle peut être un gain de temps, mais elle comporte aussi des biais, des automatismes, qui ne peuvent remplacer l’esprit critique, la créativité et l’émotion que nous nous efforçons de transmettre. 

En quoi l’intelligence artificielle transforme-t-elle les pratiques pédagogiques ? Quelles compétences doivent être prioritaires dans la formation des élèves ?

Les pratiques pédagogiques doivent évoluer pour accompagner les transformations imposées par les technologies. L’intelligence artificielle, bien qu’elle puisse sembler concurrencer l’école sur le terrain de la transmission du savoir, ne peut remplacer sa fonction sociale. L’école est avant tout un lieu de rencontre, d’apprentissage du vivre-ensemble, de formation au savoir-être autant qu’au savoir-faire.

Les élèves doivent être formés à adopter une posture éthique face aux technologies, tout comme face aux réseaux sociaux, en comprenant les risques qu’ils représentent et leur impact potentiel sur leur avenir. Pour nous, enseignants, le défi est d’accompagner ces évolutions, et ce, malgré le rythme effréné des changements. 

Nous organisons déjà des formations sur l’IA pour nos professeurs, afin qu’ils puissent l’utiliser comme levier de préparation des cours, mais aussi pour mieux en identifier les détournements éventuels, notamment dans les travaux écrits des élèves. Le vrai enjeu, désormais, est de réinventer nos pratiques en intégrant ces outils, plutôt que de chercher à leur résister.

Cette mutation peut être comparée à la révolution de l’imprimerie : elle bouleverse notre rapport au savoir. Notre mission n’est pas de fuir cette réalité, mais d’apprendre à collaborer avec elle, sans perdre de vue l’essentiel. L’IA peut structurer un raisonnement, aider à trier l’information, mais elle ne sait pas donner de profondeur à un récit, ni transmettre une émotion sincère. Lire un livre reste une expérience sensible et réflexive que les machines ne peuvent reproduire. 

Propos recueilli par Dr Mireille Sadège