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À Rio, sexisme et racisme ordinaires ont de beaux jours devant eux

Si la délégation française a mal commencé ses Jeux olympiques, une autre contre-performance a largement surpassé cette tendance : les commentateurs français et européens ont dérapé plus d’une fois.

Rio de Janeiro - A atleta Rafaela Silva durante apresentação dos judocas que foram convocados pela Confederação Brasileira de Judô (CBJ) para disputar os Jogos Olímpicos Rio 2016 (Tânia Rêgo/Agência Brasil)

Rafaela Silva, championne olympique de judo à Rio, a été victime de racisme lors des JO de Londres en 2012

Le sport prend régulièrement une force très symbolique dans la lutte contre les discriminations en tous genres, et les Jeux olympiques en particulier entendent œuvrer à la mise en relation des nations et des cultures. Paradoxalement, ils apparaissent pourtant bien souvent comme le reflet des inégalités persistantes et des préjugés des uns et des autres.

En témoigne la triste expérience de la grande athlète brésilienne Rafaela Silva, championne olympique de judo dans la catégorie des moins de 57 kilos. En pleurs au moment de recevoir sa médaille, elle l’a dédiée à « tous ceux qui ont dit que je devrais être dans une cage », faisant référence aux attaques racistes et sexistes reçues sur les réseaux sociaux suite à sa disqualification aux JO de 2012. « Le singe est sorti de sa cage à Londres et il est devenu champion à Rio » : c’est de cette répartie cinglante en conférence de presse que la judoka a balayé les insultes.

Si l’on ne s’étonne plus vraiment de la virulence d’Internet et des réseaux sociaux en termes de discriminations, certains médias européens se sont également illustrés en ce sens depuis l’ouverture des JO. À chaque sortie de ce type, ce sont des années de lutte pour l’égalité de traitement entre athlètes des deux sexes qui reculent. Le journal italien Os Quotidiano Sportivo ne s’est pas gêné, suite à la défaite de l’équipe italienne de tir à l’arc, pour désigner Guendalina Sartori, Lucilla Boari et Claudia Mandia par le surnom de « trio des grassouillettes ». Preuve de la vigilance du public et de la profession sur ce sujet, le tollé provoqué sur les réseaux sociaux a entraîné le licenciement du directeur de la section du journal.

À peine un mois après la couverture plus que problématique de l’attentat de Nice, France Télévisions s’est de nouveau tristement illustrée par ses erreurs de traitement de l’information. Dès la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, le groupe a été visé par une plainte du CRAN, le Conseil représentatif des associations noires de France. Celui-ci dénonce des « propos colonialistes » tenus par un des présentateurs, qui lors du traditionnel passage en revue de l’histoire du pays hôte, a expliqué que l’esclavage au Brésil était « considéré comme nécessaire pour le développement industriel et surtout agricole de l’époque ».

Deux jours plus tard, le dimanche 7 août, c’est de nouveau un consultant de France 2 qui se démarque par ses propos pour le coup assez grotesques. Devant la joie de l’équipe japonaise de gymnastique, le commentateur a évoqué d’émouvants « petits personnages de dessins animés », avant de préciser brillamment sa pensée : « des petits pikachus de partout, tak tak tak tak ».

Autant de propos qui pourraient presque passer inaperçus, noyés dans la masse des retransmissions des JO, mais qui ne sont malheureusement que la partie émergée de l’iceberg. Commentaires sur le physique, l’attitude, la situation maritale, bien plus que sur la performance et l’effort sportif, sont légions. La judoka Automne Pavia, médaille de bronze en 2012, et son physique « élancé, que l’on pourrait voir ailleurs que sur des tapis de combat » selon L’Équipe, en ont fait les frais – c’est bien connu, on choisit les arts martiaux parce qu’on n’a pas le corps pour la danse sur glace. Un autre commentateur lâche quant à lui, lors d’un match de rugby à VII, « je ne suis pas chauvin, mais les Françaises sont quand même beaucoup plus mignonnes, beaucoup plus féminines que les Américaines ».

Autre tendance : chercher l’homme derrière la femme. Ainsi, comme le relève le site d’observation des médias Arrêt sur images, le Chicago Tribune ne cite pas une seule fois le nom de la championne dans un article intitulé « La femme d’un joueur de football américain gagne une médaille de bronze aux JO ».

La condescendance et l’infantilisation sont peut-être les travers les plus présents chez les commentateurs sportifs, et parfois les plus remarqués, comme ce fut le cas pour le consultant qui s’est permis de retenir physiquement l’escrimeuse Lauren Bembi. Après avoir manqué de peu la médaille, celle-ci, en pleurs, ne parvient pas à s’exprimer et essuie les remarques bien intentionnées et le tutoiement imposé du commentateur pendant une longue et embarrassante minute.

Le sport tente depuis maintenant plusieurs décennies de s’affranchir de son image de milieu masculin, voire viriliste, avec quelques avancées notoires. Selon les chiffres avancés par BBC News, seuls 13 % de femmes participaient aux JO de 1964, contre 45 % cette année à Rio. Pourquoi alors le journalisme sportif semble-t-il toujours aussi habité de réflexes discursifs rétrogrades et d’outils d’analyse dépassés ? À défaut d’amorcer le changement chez son sujet d’étude, comme c’est parfois son ambition, le journalisme devrait pour le moins tâcher de le suivre de près.

Zoé Lastennet

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