Cinéma

Annem ve Babam, un film intimiste en mémoire des ouvriers turcs venus s’installer en France

Affiche du film ma mère et mon pèreÀ l’occasion du cinquantième anniversaire de la signature de l’accord bilatéral de main d’œuvre entre la France et la Turquie du 8 avril 1965, le film Annem ve Babam (Ma mère et mon père) de Müret İşitmez, était projeté pour la première fois en Turquie au Consulat de France d’Istanbul, livrant un témoignage poignant sur l’exil d’ouvriers turcs vers la France dans les années 1970.

Dans ce documentaire sans prétention, la jeune réalisatrice française d’origine turque Müret İşitmez dresse un portrait croisé de ses parents Gülperi et Hasan, qui témoigne de leur histoire, des difficultés qu’ils ont rencontrées avant et après leur départ en France, laissant derrière eux leur passé, leur village et leur famille. « Je voulais rendre hommage à mes parents, parce que c’était une période où en France on parlait beaucoup de l’identité nationale, et de ce que c’était que d’être français. À un moment donné, lorsqu’on est issu de l’immigration et qu’on est né français, on a envie aussi de montrer que tous les maux ne viennent pas des immigrés. C’était bien, je pense, de remettre un peu les choses à leur place, et de montrer que si ces gens sont parti de leur pays, ce n’est pas pour venir voler le travail de quelqu’un d’autre, c’est vraiment parce qu’ils n’ont pas eu le choix, ou que le niveau social du pays d’où ils venaient n’était pas forcément évident. Ce sont souvent des gens qui sont très pauvres, car quand on a les moyens on ne part pas, on reste », a-t-elle expliqué à l’issu de la projection.

Hasan père de muret

Hasan, le père de muret

Pour Müret et Maxime Labruyère, co-réalisateur et producteur du film, l’aventure commence en juillet 2010, lorsque l’équipe de tournage s’installe dans le petit village de Sarıkaya. « J’y ai découvert la Turquie à travers l’œil de ma caméra », confie Maxime. « On s’est retrouvés dans des conditions très archaïques, mais c’était une très belle expérience, très enrichissante. On a découvert des gens d’une générosité incroyable, c’est quelque chose dont n’a pas forcément l’habitude en France, de voir les portes des maisons ouvertes. L’équipe de tournage logeait chez la famille de Müret. Ce qui m’a surpris, c’est que les gens vous offrent tout ce qu’ils ont, ce n’est pas forcément quelque chose d’ancré dans notre culture. »

Arpenter la mémoire familiale, c’est le pari difficile que s’est lancé Müret en sortant de l’école de cinéma, une aventure qui ne s’est pas présentée sans embûches. « Cela n’a pas été facile de convaincre mes parents, parce qu’effectivement, dans la culture turque, il y a beaucoup de pudeur, et ce n’est pas forcément évident de questionner ses parents. » Au départ, leur première réaction a été un non radical : « Ils ne se voyaient pas être filmés, devant une caméra, mis en avant, ce n’est pas dans leur culture. Ils n’ont pas l’habitude de prendre la parole. Ils ne se sentaient surtout pas assez costauds pour porter le film. À force d’insister, ils ont fini par céder parce que j’avais vraiment envie de le faire. Ils m’ont fait plaisir quelque part, ça a été un geste assez généreux de leur part, je dois l’admettre. », explique la jeune réalisatrice. Ainsi commence pour Müret un vrai travail d’enquête et de mémoire sur ses origines anatoliennes, dressant dans ce reportage à l’échelle intimiste un tableau éloquent de l’immigration turque dans les années 1970. C’est à cette époque que son père Hasan s’installe en France pour travailler comme ouvrier à Strasbourg ; sa famille finira par le rejoindre quelques années plus tard. À la demande de sa fille, il se remémore ainsi son arrivée en France, son travail à l’usine, les dortoirs collectifs avant de trouver l’appartement où il installera sa famille restée au pays. En parallèle, sa femme Gülperi évoque son enfance, la perte douloureuse de son père et les jours interminables dans l’attente du retour de son époux : « Ton père s’est tué à la tâche pour sa famille, il ne nous a pas emmenés avec lui. Non seulement je n’avais pas de père, mais je n’avais pas non plus mon mari à mes côtés. »

Aurore Cros

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