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Başlangıç : le film qui lance l’après Gezi

Le centre culturel Piramid Sanat organisait ce mercredi 23 juillet 2014 une projection inédite du dernier film de Serkan Koç : Başlangıç (« Ce n’est que le début »). Cet événement s’inscrit dans le cadre de l’exposition « Come if you dare ! » célébrant le premier anniversaire des manifestations de Gezi du 28 mai au 30 août, simultanément à l’UPSD Gallery et au Piramid Sanat. On y a découvert un film touchant, dur et particulièrement juste, retraçant pas-à-pas le déroulement de ces manifestations et la montée progressive de la violence policière. La projection s’est suivie d’une discussion avec Bedri Baykam qui organisait l’événement et Serkan Koç, géniteur de ce film à ne pas rater pour comprendre ce que Gezi veut vraiment dire.

Piramid Sanat

L’exposition au Piramid Sanat

« Les événements de Gezi n’ont rien à voir avec le ‘Printemps arabe' »

Gezi, parc tranquille fait de verdure et de petits chemins, havre de paix et de repos, fut l’origine d’un combat que la Turquie n’oubliera pas. Bedri Baykam, directeur du centre Piramid Sanat nous rappelle d’emblée que les événements de Gezi n’ont rien à voir avec le « Printemps arabe ». Il s’agit davantage d’un Mai 68 à la turque : un tournant social et politique où la jeunesse s’est mise en marche, accompagnée de toute une société lassée d’un pouvoir qui a trop duré. Pourtant aujourd’hui, un an après les mouvements de Gezi, rien ne semble avoir changé sur le plan politique. L’esprit Gezi reste tout de même présent. Au détour d’une conversation avec la jeunesse stambouliote vous en percevrez les échos, ancrés dans la mémoire collective. Le film de Serkan Koç est là pour entretenir cette mémoire et se pose comme la première pierre d’un édifice politique censé changer le pouvoir, refonder le système politique turc dans le sillage des événements entamés le 28 mai 2013.

Un documentaire bouleversant

Le film s’ouvre sur des images vertes et lumineuses de Gezi, entrecoupées de scènes de violences en noir et blanc, sur fond de propos agressifs et conservateurs lancés par Recep Tayyip Erdoğan au moment des faits. Une belle entame qui donne le ton pour ce film puissant et dynamique : c’est parti pour 50 minutes au regard embarqué dans la caméra de Serkan Koç. Aucun commentaire n’est ajouté aux images, seuls subsistent les sons et les quelques témoignages pris sur le vif. Un début sensible et bien cadré, comme les premiers sit-ins engageant la marée de sons et de couleurs déferlant sur Gezi pour s’opposer au projet fou d’un Erdoğan dépassé. Le partage et la communion rythment les premiers instants du mouvement. Gezi devient une zone libre où l’on donne et où l’on reçoit sans argent ni intérêts. On y voit des passants, des manifestants, des jeunes enfants ou des vieux brigands, réunis là pour partager, danser, boire et manger à l’honneur de ce parc que personne ne veut voir disparaitre au profit d’une mosquée chantant la gloire d’un gouvernement tout puissant. On y voit des messages, tagués là rapidement, ou soignés proprement, appelant « Tayyip » à cesser son manège, lui demandant de partir plus ou moins violemment. Dgezi taksimes messages forts, agressifs et méchants, sonnant le raz-de-bol d’une population qui se réveille enfin. Ils sont là, partout au milieu de ce brouhaha joyeux et bon-enfant, sur les murs et les pavés, sur un post-it ou une page déchirée, comme un papier-peint qui se met à couvrir doucement la ville, la colorant progressivement des milles et unes couleurs de la protestation qui s’engage. “Casses toi !”, “Tayyip met les gazs !”, “Gouvernement démission !” et j’en passe. La marche est nappée de rouge, de croissants et d’étoiles semblant signifier que la colère n’est pas celle d’un groupe mais celle de tout un peuple. C’est le peuple turc qui s’exprime dans la rue, coiffé du drapeau national et chantant la gloire d’un pays qui veut avancer. Il appelle à la paix et rejette la violence, refuse de rentrer dans le jeu des barrages imposés par les forces du désordre. Supporters de Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş sont là, réunis pour la première fois, chantant les mêmes chants, les mêmes hymnes, les mêmes paroles. Taksım se met à trembler : “Qui ne saute pas devient Tayyip” hurlent-ils. Ce sont “les soldats de Mustafa Kemal Atatürk” qui chantent là, sautent, dansent au son des violons, percussions, orchestres et concertos improvisés en pleine rue. La police se met en place, on tente de la raisonner, d’empêcher la chose de dégénérer. Une jeune femme s’approche armée de quelques fleurs qu’elle vient distribuer à ces centaines d’officiers, impassibles et immobiles, tout de noir vêtus. Ils acceptent, on applaudit.

Quand la violence vient chasser l’espérance

Mais soudain la musique s’accélère et se fait de plus en plus angoissante. Notre regard s’affole au rythme de ces images tremblantes et vacillantes. La tension monte, on y est, on est là-bas, Gezi c’est vous, c’est eux, c’est moi, l’espace de quelques minutes, le temps d’un soupir. Les premiers coups de feu retentissent, la fumée s’opacifie, et les fumigènes volent dans tous les sens. Au revoir le Gezi joyeux et entrainant où tous les âges se confondent pour mieux se comprendre. Dites bonjour au Gezi des policiers, au Gezi de la violence et de la répression. Bonjour au Gezi réprimé, puni de n’avoir pas été servile, de n’être pas rentré dans le rang quand on le lui demandait. Les plans défilent de plus en plus rapidement. On court, on s’échappe et l’on voit tomber nos camarades de fortunes, touchGezi turquieés d’un bombe lacrymo tirée à l’aveuglette. Puis se sont les canons à eau qui sont déployés là, pour repousser la foule en la noyant dans la peur. Certains résistent comme cet homme soufflé par le jet, tentant désespérément d’avancer, le drapeau turc dans les mains, bouclier de fortune, symbole de fraternité, nié sans l’ombre d’un ressentiment par ces bourreaux si violents. Les images sont de plus en plus dures, on évolue de quartier en quartier, de rues en rues et partout la violence est la même. On arrache les pavés pour se défendre comme on peut. On a l’impression d’y être, pourtant on frissonne de honte assis là confortablement, pendant que ces jeunes, ces vieux, ces femmes, ces hommes se font battre pour avoir eu l’audace de se plaindre. Les blessés se multiplient et s’accumulent dans les rues salies par les affrontements. Dix policiers s’acharnent sur un seul homme, passé à tabac pour avoir été seul. Dans la mosquée de Kabataş se dresse un hôpital de fortune qui déborde comme un vase abreuvé de violence.

Serkan Koç, premier artiste de la construction d’un après Gezi

La projection s’arrête dans une rue de Beşiktaş où les manifestants ont pris le contrôle d’une bulldozer. Serkan Koç nous laisse là, perdu dans nos songes, tracassés de vivre là, un an après les faits avec le sentiment étrange que rien n’a changé, mais que tout reste à faire pour la Turquie. Tout reste à construire comme l’indique le véhicule de chantier, Gezi n’était que le prémisse d’un changement radical. S’ensuit une discussion, avec Koç et Baykam. Pour lui ce film n’est qu’un début, une première production artistique censée lancer le mouvement de l’après Gezi. Il nous confie sa tristesse de n’avoir pu filmer une fin, de n’avoir pu montrer que ce bulldozer allait dans la bonne direction, car aujourd’hui Gezi ce n’est qu’un souvenir, ce n’est qu’une nostalgie dont on peine encore à voir le but. Mais ce film est un appel, pour sortir de ce régime oppresseur et oppressant, un appel à tous les turcs pour qu’ils construisent eux-même leur avenir politique et social. Il ne peut pas être le seul selon Koç, il doit s’inscrire dans un mouvement plus large. “L’histoire est un avancement qui doit connaitre des révolutions” nous dit-il en rappelant celle du 27 mai 1960. C’est avec ces soulèvements que l’histoire s’écrit. Les différents intervenants s’animent sur la question : on ne peut pas attendre un nouveau Gezi, il appartient au peuple turc de s’unir pour affirmer la recherche de la démocratie et de la liberté symbolisée par le mouvement. Koç rappelle que ce qui se passe en Turquie est un problème interne, et qu’il n’est pas du ressort des instances internationales de condamner Erdoğan pour ce qu’il a pu faire : c’est aux turcs d’écrire son châtiment.

Gezi police

Le film en tant que tel se concentre sur Istanbul pour des raisons pratiques : il s’agit du cœur du combat, de son origine. Il n’aurait pas pu tout couvrir, car il veut voir fleurir une série de productions du même type, des témoignages aussi poignants que le sien capable de réveiller la conscience collective, même un an après les manifestations. Le DVD propose quelques images tournées en Anatolie, et un court-métrage sur les répercussions internationales de Gezi. Le procureur général a porté plainte contre Serkan Koç pour incitation à la haine et à la révolte. Plainte à laquelle il a accepté de répondre afin que son film passe dans les mains de la justice comme preuve des crimes du gouvernement.

Başlangıç nous emmène au plus près de Gezi avec une justesse et une finesse incroyable. Le film nous montre en quelques images ce que fut Gezi plus subtilement qu’on ne pourrait le faire avec un millier de mots. On vous recommande vivement d’aller voir et revoir ce documentaire qui fait réfléchir sur l’après Gezi à l’approche des présidentielles turques. Piramid Sanat et l’UPSD proposent à ce sujet un débat le 7 août dans leurs galeries respectives, une bonne occasion pour tenter de comprendre dans quelle route sinueuse s’engage la Turquie à l’aube d’une nouvelle vie.

Benjamin Delille

baslangic film gezi

La bande-annonce du film Başlangıç (The Beginning) de Serkan Koç :

 

 

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