International, Politique

Burkina Faso : du rififi chez les hommes intègres

Un Parlement pris d’assaut, des bureaux de la télévision publique investis, une foule qui multiplie les face-à-face avec les forces de l’ordre, ce n’est pas un vent mais une véritable bourrasque de contestations qui souffle depuis le début de semaine sur le Burkina Faso et Ouagadougou, sa capitale. La cause : un projet controversé de révision constitutionnelle qui offrirait plusieurs nouveaux mandats à un Blaise Compaoré pourtant en place depuis bien trop longtemps au goût des Burkinabè.

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Depuis mardi dernier, des milliers de personnes se sont rassemblées dans les rues de la capitale Ouagadougou. Le contexte, déjà tendu, a viré à l’explosif hier jeudi 30 octobre quand les manifestants ont mis le feu au Parlement, occupé les locaux de la télévision nationale et confronté les forces de l’ordre. Par ailleurs, l’hôtel Azalaï, l’un des plus grands de la capitale, a été attaqué, de nombreuses voitures sont en feu, la mairie comme le siège du parti présidentiel dans la ville de Bobo, la seconde du pays, ont été incendiés, et les scènes de pillage se multiplient un peu partout dans le pays.

Pour couronner le tout, un bilan toujours incertain de l’AFP fait déjà état d’au moins quatre morts et de six blessés graves tandis que des membres de l’opposition annoncent de leur côté une trentaine de morts et cent blessés. A plusieurs reprises, la police aurait tiré sur la foule, au même titre que les gardes de la maison du frère du président, comme le révélait l’agence Reuters. Un personnage semble-t-il cible de l’ire des manifestants et autour duquel règne la plus grande confusion : de premières sources faisaient, hier après-midi, état de son arrestation à l’aéroport de la capitale alors qu’il aurait tenté de fuir pour le Togo, avant que la garde présidentielle ne démente l’information tout en refusant de communiquer la position de l’intéressé.

Une situation chaotique qui a conduit hier après-midi le président à dissoudre le gouvernement et l’Assemblée nationale avant de déclarer un état de siège qu’il lèvera dans la soirée, soit quelques heures plus tard. Ce vendredi matin, des dizaines de milliers de personnes étaient de retour dans les rues, entendant bien maintenir la pression sur le régime.

La coupe est pleine

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Mais pourquoi un tel déferlement dans ce petit pays aride d’Afrique de l’Ouest peu habitué à défrayer la chronique ? A la source du malaise, un homme : Blaise Compaoré, l’actuel président du pays. Parachuté au pouvoir dès 1987 à la faveur d’un obscur coup d’Etat coûtant la vie à son frère d’arme, le charismatique président Thomas Sankara, chantre de l’anti-impérialisme et figure populaire de l’histoire nationale, Blaise Compaoré a depuis cumulé deux septennats ainsi que deux quinquennats, modifiant pour ce faire la Constitution à deux reprises. Il faut croire que l’on ne rassasie jamais vraiment du pouvoir puisqu’il était depuis des mois question d’une énième révision constitutionnelle visant à davantage prolonger, de quinze années potentielles, un règne de Compaoré censé arriver à son terme en 2015.

Petite subtilité toutefois, il était d’abord prévu que l’initiative fasse l’objet d’un grand référendum, permettant au peuple d’exprimer une probable désapprobation. Seulement voilà, il a fallu que les règles du jeu changent subitement quand, il y a moins d’une semaine, a été annoncé que le projet passerait par la voie parlementaire. Sans doute la pilule était-elle cette fois trop grosse pour être sagement avalée par une population exaspérée. A l’appel de l’opposition qui n’hésite plus à parler d’un « coup d’Etat constitutionnel », de nombreux Burkinabè réclament le changement et le font désormais savoir à grand coups de « Blaise dégage ! ».

Lorsqu’il s’est exprimé hier soir, l’homme, tenace, s’était d’abord dit ouvert à un gouvernement de transition tout en ne présentant pas la moindre intention de démissionner. Mais, sous une pression populaire qui n’a cessé de s’intensifier, Blaise Compaoré vient d’annoncer officiellement cet après-midi sa démission après vingt-sept années au pouvoir. Le président déchu a également déclaré souhaiter des élections « libres et transparentes dans un délai maximal de 90 jours ». Peu avant, l’annonce par un représentant de l’armée, le colonel Boureima Farta, que Blaise Comparé n’était plus au pouvoir avait été accueilli dans le centre de la capitale par une explosion de joie.

Printemps noir ou énième putsch ?

Désormais, ce pays fort d’un peu plus de 17 millions d’habitants se retrouve à un tournant décisif de son histoire. Comme de coutume en pareils temps, de nombreux regards sont désormais tournés vers la grande muette, prompte à prendre le parti des manifestants. Il n’est dès lors pas étonnant que la foule ait été principalement massée sur la place de la Nation, juste en face de l’état-major des armées. C’est désormais le chef d’état-major, le général Honoré Traoré, qui assumera les fonctions de chef de l’État. Le nouvel homme fort du pays a par ailleurs annoncé la création d’un « organe de transition dont l’objectif est un retour à l’ordre constitutionnel dans un délai de douze mois ».

Une décision pas franchement bien accueillie par une partie de l’opposition qui évoque un coup d’État. En effet, nombreux étaient ceux à réclamer le nom de l’énigmatique général à la retraite Kouamé Lougué, qui apparaissait jusqu’alors comme la figure émergeante de cette semaine intense. Cet ancien ministre de la Défense, limogé par Compaoré en 2003, semble jouir d’une énorme popularité tant auprès de la population que des plus hauts gradés du pays à l’instar du « roi » des Mossis (ethnie majoritaire du pays) avec laquelle il s’était entretenu.

Sommes-nous en train d’assister à un Printemps noir ? Il est trop tôt pour se prononcer mais c’est bien là tout le mal que l’on souhaite au Burkina Faso, dont le nom, qui emprunte à plusieurs langues nationales, pourrait se traduire en français par le Pays des hommes intègres. Cependant, l’histoire ne peux que nous inviter à la prudence : M. Compaoré n’était-il pas lui-même un putschiste ?

Alexandre De Grauwe-Joignon

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