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Contestation en Turquie : de Gezi à Berkin

kadikoy le 12 mars

Le quartier de Kadiköy lors des manifestations du 12 mars

Depuis les événements du parc Gezi et la mort de Berkin Elvan la tension reste palpable dans de nombreuses villes de Turquie malgré une accalmie suite aux élections municipales.

Brandissant en symbole les portraits de l’adolescent et se joignant à la foule indignée, des milliers d’étudiants et de lycéens se sont massés dans les rues en mars dernier pour protester contre un gouvernement qu’ils estiment de plus en plus autoritaire.
En guise de réponse: des jets d’eau à forte pression, des gaz lacrymogènes jusque dans le métro et les centres commerciaux, des dizaines de personnes blessées et arrêtées.
Selon Ulas, docteur en physique de 29 ans, « la situation actuelle est surtout focalisée sur la mort de Berkin Elvan et les protestations qui ont suivis ses funérailles ».
Néanmoins ce drame résulte de l’occupation du parc Gezi suite au projet du gouvernement de construire un centre commercial à la place de la dernière surface verte proche de Taksim. Elles ont été violemment réprimées par les forces de police.
« Ce qui aurait pu être résolue de manière pacifique est devenu un mouvement de grande désobéissance civil. »
D’après Cem, 31 ans, administrateur des ventes et étudiant en MBA, « la police est immunisée contre l’application des lois. L’usage excessif de la force, même les meurtres sont couverts et laissés impunis ».

Cependant, bien que la contestation soit présente dans une large part de la population turque, un fossé semble se creuser. En effet, si un grand nombre de citadins s’est rendu aux manifestations, que ce soit contre les restrictions au niveau d’internet ou pour protester contre les violences policières, une autre partie reste fidèle au premier ministre.
« Un policier est mort suite à l’inhalation des gaz tandis qu’un jeune de 22 ans a été tué parce qu’il s’opposait à ces manifestations. Je suis loin de m’en réjouir. Ce dont nous avons besoin c’est de communiquer. Trop de gens ont tendance à se renfermer dans leurs camps comme s’il s’agissait de clubs de foot. Le concept de démocratie met du temps à s’instaurer dans les esprits » nous dit Seğmen, agent immobilier de 29 ans.

Sur le site « Turquie Européenne », dans un article du 8 juin 2013, Zihni Özdil, chargé de cours et doctorant à l’université Erasmus de Rotterdam, considère qu’il s’agit d’un mouvement de contestation qui touche majoritairement les classes moyennes et supérieures, laïques en général. En cela il ne serait pas considéré comme une réelle menace par le Premier Ministre qui bénéficie d’une bonne image auprès des classes populaires et dans les campagnes.
Pour Zihni Özdil il s’agirait même pour certains d’un effet de mode.
En effet beaucoup de jeunes appartenant aux classes supérieures passeraient par une période de révolte et de contestation du pouvoir en place tandis que dans les quartiers populaires d’autres jeunes rejoignent les mouvements d’extrême droite tels que les Loups gris.

Pourtant les manifestants de Taksim venaient d’horizons variés (supporters de clubs de foot, associations d’homosexuels, quartiers populaires,…). Il en fut de même pour la contestation qui a suivi le décès de l’adolescent.

manifestations Berkin

Manifestation en hommage à Berkin

Pendant plusieurs jours des lycéens sont sortis dans les rues pour défiler aux cris de « Berkin Elvan Ölümsüzdür » (Berkin Elvan est immortel). Parfois, en marge des manifestations, voir indépendamment, des groupes de jeunes narguaient la police dans les ruelles, allumant des feux çà et là, lançant des pierres ou des pavés. Une partie des habitants les soutenait, leur apportant les premiers soins ou du désinfectant pour les yeux, criant au passage « Katil var » (« assassins ») lors des interventions de la police.

Quant à Erdoğan, touché par divers scandales, il cherche à reprendre le contrôle d’internet avec le blocage de Youtube et d’autres mesures restrictives.
Le discours officiel consiste à dire que la jeunesse ne doit pas se rendre prisonnière d’Internet, ce qui permet d’amplifier la censure. D’un autre côté les personnes touchées par le durcissement des lois et les violences ne manquent pas. Les femmes, les homosexuels, les alévis, les kurdes font parties des plus stigmatisés.
Pour Cem « L’incroyable sentiment d’injustice est la raison pour laquelle je sors dans la rue. Dans le passé bien que la démocratie du pays ait toujours comportée des lacunes en termes de droits humains, d’égalité de représentation, de transparence du gouvernement, il y avait au moins des progrès réguliers qui nous donnaient un sentiment d’espoir.
Mais avec le gouvernement actuel tout a changé. Leur abus de pouvoir est sans précédent et hors de contrôle. Ils se fichent du principe de base de séparation des pouvoirs, mettant tout sous le contrôle d’un seul homme ».

Ces événements auraient tout de même eu des effets positifs dans la population. Pour Seğmen, présent à Gezi tout d’abord pour rejoindre des amis, « Les événements de Gezi ont changé la mentalité de nombreux Turcs, à commencer par moi. J’ai été changé de la tête aux pieds. J’étais un peu fasciste, très intolérant envers les homosexuels et les transsexuels par exemple. Un jour, aveuglé par les gaz, je m’étais dirigé tout droit vers la police. J’aurais probablement été arrêté ou blessé si des gens ne m’avaient pas retenu et amené vers un endroit sûr le temps que je reprenne la vue et la respiration. Ces gens étaient des homosexuels ». A l’heure actuelle, malgré une forte accalmie, les anciens manifestants semblent guetter le moindre faux pas du Premier ministre pour ressortir dans la rue.

Benjamin Baijot

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