Culture, Politique

France : sauver les Guignols

« Il faut sauver les Guignols de l’info », tel est le mot d’ordre médiatique en ce vendredi 3 juillet. Les menaces de Bolloré ont frappé au cœur des préoccupations des Français et de leurs organes de presse : les mobilisations et les pétitions se multiplient pour que perdure encore cette tradition de Canal +, inscrite dans la culture populaire depuis maintenant vingt-sept ans.

guignols

Il serait amusant d’analyser ce paradoxe : raillés quotidiennement par les grotesques marionnettes des Guignols, personnalités politiques, journalistes, sportifs, stars et businessmen se dressent aujourd’hui pour sauver leur effigie caricaturée, et préserver l’émission d’une potentielle disparition. Cela serait plaisant, certes, si l’enjeu médiatique ne pesait pas si lourd pour l’opinion publique : la question préoccupe réellement, et en arrière-fond la portée symbolique d’un show garant de la liberté d’expression en France.

Vincent Bolloré tire les ficelles du drame

Aussi, la stupeur et l’indignation ont-elles été immédiates lorsque Vincent Bolloré, président du conseil de surveillance de Vivendi, maison mère de Canal +, a suggéré de supprimer des programmes le rendez-vous satirique des français. Une simple assertion péremptoire : « la question des Guignols, vous me la réglez ! Faut s’en débarrasser ! », en fin de réunion, sans aucune raison évoquée. Une décision difficile à prendre, puisque l’initiative crée semble-t-il nombre de dissensions en interne : « la direction de la chaîne est opposée à cette décision incompréhensible en termes de communication, de ligne éditoriale et même d’audience », assure l’un des membres de l’équipe. Vivendi ne fait, de son côté, « aucun commentaire sur des rumeurs ». Il semble y avoir rupture dans la ligne directive de la chaîne : le 17 avril dernier, interrogé par un actionnaire sur la ligne de communication du groupe, Bolloré avait en effet laissé s’exprimer le directeur de Canal +, Bertrand Méheut : « tout le monde considère que Canal est souvent dans la caricature, et souvent excessive, cela fait partie de notre ligne ». Il assumait alors pleinement cette position controversée. Canal + avait pris l’habitude de vivre sans vraiment se préoccuper des directives de Vivendi… une page apparemment tournée.

L’ombre de Sarkozy derrière ce théâtre de marionnettes

Quelles motivations derrière cette décision ? D’aucun spéculent qu’à l’approche de la campagne présidentielle, Vincent Bolloré souhaiterait faire plaisir aux politiques en rangeant leur marionnette au placard. Faut-il chercher la raison obscure derrière la figure caricaturée de Nicolas Sarkozy, grand ami de Bolloré, qui s’insurge depuis tant d’années des agissements à son insu de son effigie télévisée ? Programme « ringard », émission « de merde », l’ex-président ne mâche pas plus ses mots que les marionnettes de Canal. Pour Le Monde, la réaction du grand public est alors évidente : « la personnalité de M. Bolloré, homme d’affaires volontariste, connu pour souvent décider seul, ami de M. Sarkozy, renforce la mobilisation autour de l’émission, érigée en emblème », écrivent Alexandre Piquard, Daniel Psenny et Alexis Delcambre. Une certitude s’impose donc : le tollé général que provoque la potentielle décision de Vivendi desservirait grandement le futur présidentiable, au point que Sarkozy lui-même souhaite démentir les rumeurs qui l’inculpent. « Nicolas Sarkozy a toujours défendu le droit à la caricature, le sort des Guignols ne le concerne en rien », a déclaré l’entourage du président du Parti des Républicains.

Une mobilisation de masse

Derrière l’équipe des Guignols, les Français se mobilisent. La twittosphère relaye en masse les messages de Benjamin Morgaine et Bastien Augey lancés avant-hier. Des tweets relayés par bon nombre de politiques raillés par l’émission : « soutien aux #guignols de l’Info contre la censure de #Bolloré, l’ami de #Hollande », écrit Jean Luc Mélanchon, tandis que Cécile Duflot renchérit : « c’est qui le bol…os qui veut arrêter @LesGuignols ? Un actionnaire qui n’aime pas l’ironie… pas rassurant ». Le collectif Je suis Charlie, très actif sur Facebook notamment, est à l’origine de la pétition largement relayée pour sauver les Guignols. Tout le monde, d’une même voix, ose la comparaison : après les caricaturistes de Charlie Hebdo en janvier dernier, ce serait un coup de poignard ultime porté en traître à l’humour sarcastique français, par ses propres citoyens. Un monument de la satire française qui risquerait de tomber, ce serait un nouveau coup porté à la liberté d’expression. Après les tragédies de janvier, personne n’est prêt à enterrer le dernier symbole du Canal historique.

Face à ces levers de boucliers, Bolloré vient à l’instant de retourner le sien : il dément avoir jamais voulu supprimer les Guignols. Une affaire en suspens… Que penser, finalement ? Opération financière dans un monde en crise où chaque coupe de budget a son importance, ou peur de la dérive et des menaces frontales dans une société où plane l’ombre du terrorisme ? L’autocensure ne manque pas de déranger et provoque, a contrario, son flot de critiques à l’expression très libre. Si nous avons tous été Charlie, serons nous tous des Guignols ?

Elisabeth Raynal

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