Culture, Société

IKSV annonce le contenu de la 14ème Biennale d’Istanbul: un spectacle qui laisse perplexe

Mercredi 10 septembre 2014, au théâtre Haldun Taner de Kadikoy, la conférence de presse de l’Istanbul Foundation for Culture and Arts (IKSV) à propos de la Biennale à venir avait des airs d’une pièce de Samuel Beckett. L’artiste Carolyn Christov-Bakargiev, en charge de la Biennale qui aura lieu du 5 septembre au 1er novembre 2015, nous avait préparé un véritable spectacle pour présenter l’événement aux médias. Quoique séduit par la forme atypique de l’événement, on ne peut qu’être gêné par le contexte politique et social dans lequel il s`inscrit.

IKSV Bienal

Biennale

10h30, mercredi 10 septembre. Le parvis d’Haldun Taner est écrasé d’un brouhaha intense. En plus des habituels passants s’empressant de rejoindre un bateau pour embarquer vers la rive européenne, une foule de journalistes culturels, de toutes les nationalités, et d’artistes d’ici ou d’ailleurs se retrouvent et s’embrassent comme des amis de longue date. Le ton est donné pour la conférence de presse d’IKSV. Nous sommes là dans un milieu bien défini, où tous ou presque se connaissent et se ressemblent, habitués des expositions et des vernissages. Seulement cette fois-ci, il s’agit de l’annonce de la future Biennale, l’un des événements culturels les plus médiatisés d’Istanbul, et pour cause. A peine rentré dans le hall qui nous sépare du lieu de conférence, un mur de sponsors nous fait face. De DHL à Vodafone en passant par des chaines d’hôtels stambouliotes, on commence à comprendre l’ampleur de l’événement.

Doucement la foule se calme et s’engouffre dans un petit couloir ressemblant étrangement à une coulisse. Au bout, un grand drap et un petit escalier qui nous mène directement à la scène. Une centaine de chaises sont posées là, faisant face aux sièges rouges, accueillant cette fois-ci non pas le public mais des artistes, un grand écran et le staff d’IKSV. C’est Carolyn Christov-Bakargiev qui orchestre cette conférence de presse aux allures théâtrales. Après une courte présentation du théâtre Haldun Taner, anciennement destiné à faire office de marché avant d’être reconverti en 1988 en l’honneur du dramaturge, Carolyn nous présente Nanni Balestrini, poète et écrivain italien participant à la Biennale. C’est avec la lecture de trois extraits de son ouvrage Carbonia: we were all communist, publié en 2012, que s’engage la présentation de cette Biennale. Malgré ce texte profondément engagé, au ton grave et à l’allure solennelle, c’est avec humour et dérision que cette artiste excentrique dirige la conférence de presse. Madame Christov-Bakargiev souhaitait sortir de la bienséance habituelle des conférences de presse pour en faire une sorte de spectacle original, désireux de nous sortir de la routine journalistique.

Haldun TanerD’abord séduit par cette forme inhabituelle, la présentation de la ligne directrice pour cette nouvelle Biennale, dans lequel s’inscrit le nom Saltwater: a theory of thoughts forms, nous fait vite déchanter. Nous n’expliquerons pas ici la torture pseudo-philosophique qui les a poussé à placer le concept de “vague” au centre de la biennale, renvoyant on ne sait comment au Bosphore, quelques clics vous permettront d’écouter Christov-Bakargiev divaguer sur la force créatrice des vagues, quelles que soient leurs formes. Deux vidéos suivent pour illustrer cette pensée trop vague pour capter pleinement notre attention. Une première vidéo très réussie de William Kentridge, mêlant douceur et noirceur, valsant de l’une avec l’autre au rythme de vagues qui s’abattent à coups de crayons sur une plage paisible. Elle est suivie d’une vidéo de sept minutes, présentant un bateau plastique rose flottant sur l’eau. Le plan est fixe, insonore, indolore mais l’image est forte nous assure-t-on. Peut-être en manque de sensibilité, nous sommes passés à côté de la grandeur supposée de cette œuvre sans goût. Deux extraits qui illustrent le contenu de cette conférence de présentation, surfant entre espoir et déception.

La dame de cette Biennale veut un événement engagé, autant politiquement qu’historiquement, à son image nous dit-elle. Ainsi commence la discussion avec la presse. Carolyn Christov-Bakargiev ne cesse de rappeler son engagement progressiste, son milieu d’origine féministe, son attachement pour la nature et les arbres, à tel point que cela devient gênant. L’artiste semble vouloir se justifier, nous convaincre de sa distance avec ce monde capitaliste que l’art lui permet d’éviter. Quelques applaudissements viennent saluer les envolées d’indignation contre l’exploitation bétonneuse d’Istanbul jetés ça et là par Carolyn, au point qu’on se croirait dans un meeting tant certains spectateurs s’abreuvent de son flux incessant de paroles. Quand une journaliste lui demande de justifier son choix d’agencement de la salle, elle nous avoue avoir laisser exprimer là toute sa créativité. Nous, “médias de masse”, sommes au devant de la scène, une scène qu’elle ne veut pas rejoindre, elle l’artiste libre et indépendante. L’idée nous paraissait bonne, elle en devient terriblement pédante et insultante. Mais elle est surtout hypocrite, et cette hypocrisie s’est révélée au grand jour à mesure que les questions se sont enchainées. Christov-Bakargiev a beau vouloir rester dans les coulisses, tout cet événement n’est qu’une démonstration de son supposé savoir et des moyens mis en œuvre pour organiser la Biennale. photo (1)Madame ne veut pas être sous les projecteurs, mais elle s’entoure d’artistes pour justifier sa fibre artistique, elle se veut engagée contre les terreurs de l’exploitation, mais elle accueille bras ouverts les pires sponsors imaginables. Alors quand un journaliste turc questionne la sincérité de l’événement, qu’il ose douter de la profondeur d’un projet qui tend à faire oublier l’héritage de Gezi, Christov-Bakargiev s’indigne d’une telle hypothèse, et répond complètement à côté de la plaque. Au lieu d’essayer de défendre son projet, l’artiste interroge le concept de sincérité d’un point de vue philosophique, détournant avec lourdeur l’attention du public vers une énième démonstration de la richesse de son intellect, gavé de références littéraires, artistiques, philosophiques… Une logorrhee à vous rendre malade.

Bien qu’un grand nombre d’artistes participant à cette 14ème Biennale semblent nous réserver de bonnes surprises, on a du mal à croire que ce fouillis conceptuel va pouvoir convaincre une société turque en quête de repères, plus que d’œuvres représentant toutes les formes et les contours d’un concept peu séduisant. Peut-être satisfaisant pour le petit cercle culturel d’Istanbul à la recherche d’une forme d’art plus élevé que cet “ici-bas” triste et morne, cette première conférence de presse n’aura pas su convaincre ni emporter l’adhésion d’une audience assez éclectique.

Benjamin Delille

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