Chroniques, Le choix de la rédaction

La poésie et la pensée

poesieOn ne manque plus de consacrer des journées à toute sorte de thématiques et causes. Parmi ces jours imposés à la conscience internationale, le 21 mars a été désigné comme celui de la poésie.

Évidemment, la plupart des écoles, y compris Notre Dame de Sion, va célébrer cet événement auquel nous allons tous participer. Reste qu’une certaine amertume s’empare de nous quand nous apprenons que les maisons d’édition stambouliotes refusent les manuscrits poétiques qu’on leur envoie, prétextant que les librairies n’en veulent pas, que les ressortissants de ces établissements refusent d’en accepter de nouveaux exemplaires, etc. Nous devons accepter une tendance irréversible : la poésie ne se vend plus, elle n’intéresse plus les lecteurs ni les clients du capitalisme moderne à qui tout cela semble très compliqué. C’est ce que notre poétesse Gülten Akın avait bien ressenti, elle qui écrivait dans une de ses poésies les vers suivants :

« Ah ! Personne n’a plus le temps

De comprendre les choses subtiles »

En France, Marguerite Duras avait insisté sur le fait que nous entrions dans une civilisation où les réponses seraient plus importantes que les questions. Elle avait deviné qu’avec les téléphones portables et autres Google nous aurions l’illusion de penser que tout serait à notre disposition immédiatement.

Dans l’histoire, Platon avait proposé d’exiler les poètes de la cité idéale et, la poésie, s’occupant du sensible, s’était attirée le mépris des philosophes. Mais cet état des choses avait commencé à changer après le dix-huitième siècle, quand une sensibilité différente a commencé à poindre et quand le concept d’esthétique a été créé par un philosophe allemand, Baumgarten. D’où l’attention accordée aux poètes par les philosophes, entraînant l’apparition de poètes-philosophes tels que Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, etc.

Plus significatif encore, en renversant toute la tradition philosophique occidentale, qui sur ce point répétait la conception platonicienne, le philosophe allemand Schelling a développé une philosophie dans laquelle l’art, et en particulier la poésie, prend le dessus et était considéré comme la chose la plus précieuse. À l’origine du monde s’installe la poésie comme ultime possibilité de création parfaite et sans défaut du genre humain. Schelling pensait que la poésie, révélant la beauté du monde, pouvait être considérée comme la lumière préparant l’avenir de l’humanité. L’idéalisme allemand en général aspirait à un monde où la science, la poésie, et la religion formeraient un ensemble inédit, régénérant l’homme nouveau.

Il faut aussi rappeler que Marx lui-même avait écrit des poésies intitulées « Les chants sauvages ». Ses biographes nous rappellent aussi qu’il faisait apprendre par cœur à ses filles des vers de Shakespeare et de Dante.

Aujourd’hui, arrivés à une civilisation très différente, nous devons grâce aux journées de la poésie nous rappeler quelques ambitions perdues avant que, peut-être, la poésie ne déserte complètement notre horizon ; quitte à se transformer en un monstre méconnaissable puisque, de toute façon, elle ne peut pas disparaitre car elle relève d’une pratique qui consiste à faire jouer les particularités d’une langue.

Nami Başer

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