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La Turquie est-elle prête à se rapprocher du Caire ?

Après Moscou et Tel-Aviv, les récentes déclarations d’hommes politiques turcs ont pu faire penser que Le Caire serait la prochaine cible d’Ankara pour rompre son isolement diplomatique relatif, mais rien n’est encore fait et tout ne semble pas si facile.

pyramid-1046592_960_720Depuis fin juin, Ankara a entrepris de grands efforts pour rompre son isolement diplomatique relatif dans la région en rétablissant les relations bilatérales avec Israël, mais aussi avec la Russie.

Aujourd’hui, certains observateurs internationaux ainsi que des représentants turcs soumettaient l’idée que Le Caire serait la prochaine capitale avec qui Ankara entreprendrait des négociations afin de rétablir la coopération et l’amitié entre les deux pays.

Le 6 juillet dernier, une figure de proue du Parti de la justice et du développement (AKP), Şaban Dişli, a d’ailleurs confirmé cette intention : « Inshallah [si dieu le veut], les relations avec l’Égypte vont se détendre aussi ».

En outre, des rencontre ministérielles seraient prévues. Ces discussions permettraient de lancer un nouveau processus de normalisation après que les relations bilatérales entre la Turquie et l’Égypte se soient détériorées à la suite du coup d’État militaire qui a entrainé la destitution de l’ancien président Mohammed Morsi en juillet 2013.

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Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre et grand défenseur des mouvements de libération qui ont traversé le Moyen-Orient lors du « Printemps arabe », avait condamné cette destitution du premier Président égyptien élu démocratiquement avec qui il entretenait de très bonnes relations.

Depuis, la Turquie s’est vainement opposée au Président actuel, Abdel Fattah el-Sisi, et a rappelé son ambassadeur estimant que le gouvernement actuel était « illégitime ».

Des déclarations en faveur d’un rapprochement

Le 4 juillet dernier, dans un communiqué présidentiel diffusé à l’occasion de la fête de Bayram, le Chef de l’État turc, Recep Tayyip Erdoğan, avait annoncé qu’Ankara s’était engagée dans un processus de rétablissement des relations tendues existantes avec certains États afin que les crises soient enfin laissées derrière et que le pays puisse aller de l’avant. Si ces déclarations semblaient concerner Moscou et Tel-Aviv, il semblerait que ces propos puissent également s’appliquer au Caire.

En effet, lors de la conférence de presse du Premier ministre turc qui a suivi, Binali Yıldırım a stipulé que deux étapes importantes avaient été franchies en rétablissant des relations bilatérales avec la Russie et Israël, mais que surtout que d’autres barrières allaient être franchies prochainement.

Le 2 juillet dernier, le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlüt Çavuşoğlu, avait annoncé sur Habertürk que, dans les jours à venir, il pourrait y avoir des réunions ministérielles avec l’Égypte : « Personnellement, je suis prêt à avoir des rencontres, notre ministre de l’Économie l’est aussi ».

Le lendemain, Mevlüt Çavuşoğlu, après avoir rencontré son homologue Russe à Sotchi, a répété qu’il était prêt à rencontrer le ministre des Affaires étrangères égyptien, Sameh Shoukry, tout en précisant durant une interview donnée à TRT : « Ma déclaration qui stipulait « Je suis prêt à rencontrer l’Égypte » n’a rien de nouveau. Mais, c’est un fait : l’Égypte ne peut pas continuer comme ceci. L’Égypte doit entreprendre des pas dans la bonne direction. Je peux bien sûr parler de ces questions avec mon homologue [égyptien]. Il n’y a aucun problème avec ceci ».

Le ministre a réaffirmé que la Turquie était « contre les coups militaires, peu importe où ils se produisent. Nous nous sommes toujours tenus à nos principes », ajoutant des propos rassurants et allant dans le sens d’une éventuelle détente dans les relations bilatérales « Les Égyptiens sont nos frères. Nous voulons une Égypte forte et stable ».

En revanche, Mevlüt Çavuşoğlu estime qu’aujourd’hui, l’Égypte est loin de cette situation et que le pays doit donc prendre les mesures qui s’imposent.

C’est d’ailleurs dans le même sens que vont les propos du 5 juillet de R. T. Erdoğan. Ce dernier a expliqué que le rétablissement des relations bilatérales avec Le Caire ne pourrait pas se faire de la même façon qu’avec Moscou et Tel-Aviv : « le contexte avec l’Égypte est différent de l’approche qui a été adoptée avec la Russie et Israël […] Nous n’avons aucun problème avec le peuple égyptien. Le problème avec l’Égypte est un problème avec son administration et particulièrement avec ses dirigeants ».

Un rapprochement sous condition                               

Le ministre des Affaires étrangères turc n’a pas hésité à stipuler que, si les relations étaient tendues avec Le Caire, c’était en raison de décisions et de comportements de son gouvernement notamment en ce qui concerne les relations économiques avec la Turquie : « Nous n’avons jamais adopté une attitude pour diminuer ou couper les relations économiques avec l’Égypte. Au contraire, c’est l’Égypte qui a pris de mauvaises décisions relatives au commerce et au transport ».

En viennent alors les conditions pour que les relations bilatérales puissent se rétablir : « Nous espérons que l’Égypte renonce à ces faux pas ».

Mevlüt Çavuşoğlu, a rajouté : « Notre objectif n’est pas de punir ou de menacer l’Égypte comme un ennemi. C’est hors de question. Mais nous prenons note quand il y a quelque chose de mauvais ».

Selon un haut diplomate turc, le premier faux pas qu’Ankara veut que Le Caire corrige concerne le comportement des autorités égyptiennes par rapport aux prisonniers politiques. Le ministre des Affaires étrangères a d’ailleurs confirmé cette condition : « L’Égypte doit faire des avancées positives en ce qui concerne les prisonniers politiques et favoriser la stabilité, l’unité et la solidarité dans le pays ».

Si ces responsables turcs n’ont pas fait mention directement à Mohammed Morsi, la référence était pourtant claire quand on sait que la récente sentence de prison de l’ancien Président égyptien a été vivement critiquée par Ankara.

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Par ailleurs, le Président turc ne s’est pas privé, le 5 juillet, de rappeler que : « les sentences prononcées à l’encontre de Morsi et de ses amis sont basées sur des inventions […] Il y a aussi les condamnations à mort et les condamnations à perpétuité prononcées contre Morsi et ses amis sans aucune preuve. Nous ne pouvons pas approuver une telle cruauté. Notre principe est qu’ « approuver la cruauté est cruel » […] Ces personnes sont nos frères ; nous ne pouvons pas accepter ces décisions prises par un régime oppressif ».

Si cela n’a pas été évoqué publiquement, les récentes révélations des renseignements turcs concernant le soutien de l’administration égyptienne au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) risquent d’être un grand défi à surmonter pour que les relations se détendent entre les deux États.

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Un processus qui n’est pas encore sorti des cartons

Malgré toutes ces déclarations, le processus de normalisation avec l’Égypte n’est pas entamé. Le porte-parole du gouvernement et vice-premier ministre, Numan Kurtulmuş, a annoncé hier aux journalistes qu’ « aucune étape officielle ou non officielle n’avait été entreprise pour normaliser les relations entre la Turquie et l’Égypte pour le moment ». Il dément ainsi les propos de la semaine dernière de Şaban Dişli qui sous-entendait le contraire.

Numan Kurtulmuş a insisté : « Je désire répéter ce que nous disons depuis le début. Les peuples de Turquie et d’Égypte. Il est hors de question pour nous d’être un ennemi du peuple égyptien ».

Il est donc clair que, si l’amitié avec le peuple égyptien est déclarée, ce n’est pas la même relation qui caractérise les relations entre les représentants turcs et égyptiens.

L’homme politique a ajouté : «  Ce régime anti démocratique et oppressif n’apportera rien de bon au peuple et à la politique de l’Égypte. Nous voulons que le gouvernement égyptien passe en revue toutes ses actions, prennent des mesures pour faire des progrès avant toute normalisation des relations entre la Turquie et l’Égypte »

Quoi qu’il en soit, comme l’explique l’analyste politique Akif Beki, la décision finale reviendra au Président turc qui a déjà accordé que des rencontres au niveau ministériel soient organisées prochainement.

Mais, étant donné ces déclarations on ne peut plus contradictoires et les sujets de dissensions qui opposent Le Caire et Ankara, il est peu probable de voir avec l’Égypte se reproduire rapidement le même rapprochement que l’on a pu observer avec Moscou et Tel-Aviv.

Camille Saulas.

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