Découverte, Tourisme

L’avancée : la Jordanie du Nord au Sud

On dit que l’alphabet arabe a été inventé sur ces terres où ont vécu plus de 14 civilisations différentes. Ces terres si riches d’histoire et de paysages disparates sont celles de la Jordanie. Récit de quelques jours passés à les arpenter.

Berger attendant ses bêtes dans la vallée de Pétra.

1h30 du matin. Amman m’accueille dans sa nuit glaciale. Le brouillard s’est installé dans la nuit, éclairé par les lampadaires ambrés d’un aéroport perdu dans la périphérie de la capitale. J’attends l’aube pour réchauffer ma nuque et mon visage du pâle soleil matinal. Derrière la vitre du bus, j’observe l’atmosphère de ce nouveau pays avec des yeux emplis de curiosité et, pendant que la brume passe le relais au vent sablé, j’admire ces paysages plus vieux que le monde. Berceau des premières populations sédentaires, la capitale aura été tour à tour ammonite, assyrienne, nabatéenne, romaine, perse et anglaise jusqu’à son indépendance proclamée le 25 mai 1946. À cette époque, la ville était peu peuplée, mais l’intense afflux des réfugiés palestiniens, syriens ou irakiens a considérablement gonflé sa densité. C’est Ahmed qui me parle du sujet en premier. Il est ingénieur électrique et s’occupe des installations du nouvel hôpital de Jerash, à une demi-heure au Nord. S’ensuit le sujet de l’économie du tourisme en Jordanie. « Je vais te montrer dans cinq minutes », me dit-il avant de se rendre devant l’entrée des ruines antiques de Gérasa pour acheter un ticket à ma place : 0,5 JOD (Dinar jordanien) contre 8 JOD si j’avais personnellement été au guichet, la belle affaire ! Impossible pour moi de le rembourser, sa bonté m’en empêche.

Portes du théâtre sud de Jerash.

Me voici dans les ruines d’une cité fondée à la fin du VIe siècle av JC, fortement marquée par son appartenance romaine. Composée, entre autres, de la grande arche d’Hadrien, du célèbre forum ovale ou encore de ses deux incroyables théâtres, Gérasa est peuplée de vendeurs de pièces romaines « retrouvées » dans les ruines. Hassan est l’un d’eux, las de répéter ces mêmes actions chaque jour. Moi qui voulais redescendre à Amman dans l’après-midi, je lui propose de m’accompagner : proposition acceptée avec un plaisir visible.

Colonnes du temple de Zeus.

Nous avançons vers le centre-ville de Jerash. J’ai affaire à Aladin, il vole des pommes sur les étals et me les donne, entre dans une boulangerie et en ressort avec un khobz (pizza du Moyen-Orient) qu’il me remet en main. Quelques secondes plus tard, je suis rassuré de voir que les sourires que les marchands et lui échangent illustrent une complicité bien ancrée dans leurs âmes. Nous partons pour Amman après le déjeuner, allant à la rencontre de ses amis, marchands et tenancier de petits commerces, puis dans le cœur de la ville pour explorer les ruines de la citadelle et du vieux théâtre romain. Le soleil vient bientôt toucher les toits des habitations sur les collines, donnant leurs couleurs rosées et orangées aux pierres blanches de la ville. Je quitte Hassan à ce moment, nous ne nous reverrons plus, mais nous ne nous oublierons pas.

Le centre d’Amman au coucher de soleil.

J’avance. Je pars pour Madaba le lendemain. La ville, réputée pour ses mosaïques, n’est pas très attrayante mise à part pour les férus d’archéologie. Je prends le temps de flâner dans ses rues, de faire la rencontre des commerçants et autre passants curieux de ma venue dans cette ville paisible. Je termine ma journée avec les plus jeunes d’entre eux autour d’un repas dans un petit restaurant où, encore une fois, je n’ai pas d’autre choix que d’être invité.

La veille j’ai eu vent du Mont Nébo, situé à quelques kilomètres à l’est de Madaba, culminant à 817 mètres et duquel on peut admirer la mer Morte bordant les côtes israéliennes. À mon arrivée, la brume qui s’élève au-dessus de la mer dissimule le panorama, mais la sensation d’être au-dessus du monde reste intacte.

Panorama depuis le mont Nébo.

Le Wadi Mujib.

Je poursuis ma route vers la mer Morte. Je tends mon bras gauche et un camion s’arrête. Dans ces moments, les formules de politesses locales apprises auparavant, les mots transparents et bien évidemment le langage corporel se font très importants : on essaye de se comprendre, on fait semblant, on ne fronce pas les sourcils. Malgré cet intense partage, j’ai quelques moments d’absence lorsque, devant moi, la route serpente et surplombe un vallon rocheux en s’effaçant dans un voile nuageux, et où mes yeux se perdent. Après quelques rencontres, j’arrive à ma prochaine étape : le Wadi Mujib. D’une part, une roche aride, un grès coloré d’un teint rougeâtre et dessiné de strates jaunes, bleues et violettes grâce au temps et à la corrosion ; d’autre part, une rivière d’une eau translucide qui scinde cet immense bloc en deux. Le vent s’engouffre dans ces gorges à des kilomètres de là où il se libère, aux portes de la mer Morte. Il me rafraîchit. Une nature hétérogène formée par des opposés mêlés.

J’avance encore. Un peu plus loin sur la route, je passe du temps à bavarder dans une caserne réunissant policiers, ambulanciers et pompiers. Le plus intimidant d’entre eux ira se poster au milieu de route, arme en main, pour qu’une voiture puisse m’emmener à ma prochaine destination. Je prends le chemin d’al Karak et, pour arriver à cette ville historique des guerres saintes, je passe par des toiles de fond irréelles. Une plaine et une ligne droite séparent les terres fertiles de la mer morte des montagnes rocailleuses arides et désertiques.

Route 50 entre al-Maazra et al-Karak.

Pour 8 JOD, je déniche une chambre depuis laquelle je peux contempler la vallée qui m’a mené jusqu’ici. Le lendemain, à 8h30, les portes du fameux château de la ville ne sont hélas pas encore ouvertes. Mais le « geôlier » est là, et me fait l’immense honneur de m’ouvrir le château, pour moi seul… Et je déambule, me fais peur dans ses entrailles, emprunte chaque porte, chaque escalier et chaque passage sombre jusqu’à atteindre son point culminant et sa vue imprenable.

Panorama depuis le château de Karak.

J’avance toujours. Je repars en direction du sud. L’objectif du jour est al-Tafilah, cela me prendra plus de temps que prévu… Une voiture et le vieil homme qui la conduit s’arrêtent pour m’avancer quelques peu. Il m’explique se rendre à Mu’ta, dans la même direction que Tafilah. Aux abords de son village, il me propose un thé chez lui avant de repartir. J’accepte avec plaisir et respect, et me voilà présenté à ses trois fils. Leur anglais et le mien nous permettent de communiquer bien plus facilement qu’avec le patriarche. Le temps file et je vois s’ajouter autour de moi d’autres membres de la famille. Voici un oncle venu d’Amman, un autre de Ma’an avec son fils. L’interrogation dans mon regard est perçue par Younes, l’un des trois fils. « Aujourd’hui est un jour spécial, un cousin est mort il y a quelques jours, nous nous réunissons pour aller à la cérémonie cette après-midi, mais nous mangeons tous ensemble avant. », m’explique-t-il. Quelque peu gêné, je lui apprends que je dois y aller et que je n’ai certainement pas ma place ici, en ce jour. Ce n’est pas de l’avis de la famille qui me rassoit sur ma chaise, m’intimant presque l’ordre de rester à boire le thé et à manger avec eux. Je m’exécute avec le sourire. Au menu : le Mensaf. Traditionnellement réalisé pour les jours de fêtes, il est préparé avec une quantité impressionnante de riz, auquel sont ajoutés des pignons de pin, des amandes et une tête d’agneau entourée d’autres bons morceaux de l’animal. Le tout est arrosé d’une sauce au yaourt à base de caillé de lait de chèvre et de graisse. On me dit d’utiliser ma main droite pour manger et, me voyant peiner à découper ma viande à trois doigts, tous se chargent de déposer les bons morceaux devant moi, un véritable régal.

Un Mensaf traditionnel.

L’heure vient pour moi de laisser cette famille poursuivre son deuil chaleureux et festif. Les émotions de ce partage nourrissent en moi ce sentiment de solidarité, religieuse ou non, que chacun à en soi. « Dieu t’as mis sur ma route » : cette phrase du père de famille résonne certes comme la parole d’un prêtre, d’un imam, ou d’un rabbin, mais n’est-elle pas compréhensible de tous ? Partageriez-vous un repas familiale et festif avec un parfait inconnu que vous avez récupéré sur la route ? En fait, vous arrêteriez-vous ? On me propose même de dormir à la maison mais le temps me manque si je veux voir l’autre moitié de la Jordanie. Un simple au revoir émotionnellement profond et un des fils me dépose à la sortie du village.

J’avance. Quelques pouces levés me déposent à al-Tafilah. Un camion s’arrête devant mes gestes, et le chauffeur me dit qu’il doit charger à la carrière avant de prendre la route. La nuit tombe et une piste escarpée nous embarque dans les montagnes. À vrai dire, je me demande s’il y a vraiment une carrière à la fin. Quand nous y parvenons, je me trouve devant un 36 tonnes, une pelleteuse et la vision de villes israéliennes dont les foyers s’éclairent à mesure que le soleil les oublie. Le camion est chargé mais le chauffeur est fatigué, il est préférable de partir à l’aube. Il me propose la couchette du camion, qu’il gare devant sa maison à Tafilah. Je me réveille au son de son poing tambourinant sur la portière. Il me dépose à la bretelle de Ma’an sur l’autoroute du sud. Trouvant une échoppe, je demande au gérant la direction de la gare routière. Sa sympathie m’y conduit.

Le Khazneh depuis la fin du chemin du Sîq.

J’arrive peu après dans cette cité nabatéenne veille de l’âge de fer, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, et qui fait la renommée de la Jordanie : la belle al-Betra ou Pétra. L’entrée n’est certes pas donnée : 50 JOD pour les étrangers contre 1 JOD pour les Jordaniens. Mais ce poumon touristique de la Jordanie vaut son pesant d’or. J’entre par la vallée du Sîq. Ce long corridor, étroit de quelques mètres et bordé d’immenses parois rocheuses, est en fait l’ancien lit de la rivière Wadi Moussa. Je remarque de part et d’autre du chemin de petits aqueducs creusés à même la roche et d’où, jadis, l’eau des crues de la rivière ruisselait jusqu’aux citernes de la ville. Je marche encore jusqu’à entrevoir des signes d’architectures, écrasées par un soleil de plomb : le Khazneh.

Avec ses plus de 40 mètres de hauteur, ce tombeau ou mausolée à l’architecture égyptienne selon les bédouins est directement taillé dans le grès rose des parois. Il est l’une des constructions les plus symboliques et prodigieuse de Pétra. En continuant encore, je passe devant le théâtre, lieu de réunion et de commémoration. Nabatéen à l’origine puis agrandi par les romains, il pouvait accueillir jusqu’à 4000 personnes. Face à lui, la rue des façades, où sont construit un ensemble de tombeaux superposés sur quatre niveaux. Après avoir gravi quelque 800 marches creusées dans la roche, on atteint un autre symbole de la cité : El Deir.

Le fameux « Deir » (monastère).

Ce monastère de 45 mètres a été vraisemblablement construit comme un lieu de pèlerinage. On distingue l’imposante place située devant son immense porte, mais aussi son accès atypique car, à l’instar du Khazneh, on doit pour l’atteindre emprunter le chemin Sîq. Je termine ma visite par le point culminant présenté par la pancarte comme : « la vue de la fin du monde ». Le lendemain, je me dirige vers la dernière étape de mon voyage : Aqaba, une ville côtière qui est la seule à disposer d’un port dans le pays. La température avoisine les 20C° et, tenté par la couleur turquoise de l’eau, celle des plages du sud, je me permets d’emprunter le masque d’un touriste allemand pour aller à la chasse aux poissons bigarrés. Seulement une dizaine de mètres séparent le corail de la plage, et la faune y est déjà impressionnante.

Baie d’Aqaba.

Malgré l’atmosphère paisible que j’y ressens, la ville est une station balnéaire qui repose sur le tourisme des amateurs de plongée et des vacanciers à la recherche du soleil d’hiver. L’opinion des locaux en est changée et ils ne vous conçoivent plus en tant qu’invité venu d’ailleurs, mais en tant que touriste détenteur de bouts de papier décorés. Heureusement, quelques bonnes âmes y résident encore, ou plutôt, vienne « profiter de la chaleur de l’hiver » pour reprendre les mots d’Ali, un ex routard jordanien de 36 ans que j’ai eu la chance de rencontrer sur la plage. Parti en Corée du Sud à 18 ans après avoir revendu les bêtes d’élevage de son père, il avait prétexté à l’ambassade avoir besoin d’un visa dans le but de créer un business d’importation textile en Jordanie. Deux semaines lui furent accordées, il y resta un an et demi. Fumeur et buveur, il est l’exact opposé de la majorité de la population jordanienne. Il me parle d’une interprétation personnelle de l’islam où il ne prie pas, ne jeûne pas, et ne souhaite pas la circoncision, mais où la foi et les sens moraux des préceptes restent intacts dans sa mentalité et sa manière de vivre. Nous partageons notre vision idéaliste et hédoniste de la vie comme nous partageons nos cigarettes, notre café et nos souvenirs de vies. En voici un nouveau de créé, ce sera le dernier de mon aventure.

Camille Pougeux

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