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Le Président turc a rencontré Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg

Dans le cadre du processus de normalisation des relations bilatérales, le Président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a rencontré dans l’après-midi du 9 août son homologue russe après sept mois de tensions exacerbées. Un entretien aux enjeux importants pour les deux États. Vladimir_Putin_and_Recep_Tayyip_Erdoğan_(2015-06-13)_5

La rencontre était très attendue, du côté turc comme russe, mais a été aussi suivie par de nombreux observateurs internationaux.

Une rencontre historique

Cette rencontre entre les deux dirigeants est la première depuis la crise bilatérale déclenchée lorsqu’un avion russe a été abattu par l’aviation turque le 24 novembre dernier au-dessus de la frontière turco-syrienne pour avoir violé l’espace aérien turc. Cet évènement avait donné le coup d’envoi à une guerre des mots entre Ankara et Moscou à laquelle s’étaient ajoutées des sanctions économiques de la part du Kremlin qui ont grandement affecté l’économie turque, le tourisme en première ligne.

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Cette visite intervient après que le Président turc ait envoyé une lettre à son homologue présentant « ses regrets » quant aux évènements de novembre dernier – interprété comme des « excuses » par Moscou – permettant de lancer le processus de réconciliation.

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À la suite de cette lettre, le Président Poutine s’était entretenu au téléphone avec son homologue turc, mais les deux dirigeants n’avaient pas encore eu l’occasion de se rencontrer bien que le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, se soit entretenu avec son homologue russe, Sergei Lavrov, à l’occasion du Sommet régional de l’Organisation de la coopération économique de la mer noire (CEMN) le 1er juillet et que, le 25 juillet, le vice-premier ministre turc, Mehmet Şimşek, accompagné du ministre de l’Économie, Nihat Zeybekci, se soient rendus à Moscou pour s’entretenir avec les ministres du Développement économique et de l’Énergie Russes.

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Le coup d’État manqué du 15 juillet, facteur de réconciliation

Cette visite est aussi la première rencontre du Président turc à un chef d’État étranger depuis que ce dernier ait survécu, le 15 juillet dernier, au coup d’État qui a échoué devant la volonté du peuple turc de protéger la démocratie.

La réaction de Moscou a été très appréciée par Ankara dans la mesure où Vladimir Poutine a été l’un des premiers dirigeants étrangers à condamner le coup d’État et à exprimer son soutien au gouvernement démocratiquement élu. En plus d’avoir décrit cette tentative de coup d’État d’« acte anticonstitutionnel », il n’a émis aucune critique quant à la gestion turque de cet évènement, contrairement à bon nombre de pays occidentaux.

Selon les observateurs internationaux, c’est cette réaction russe qui contraste fortement avec celle des alliés traditionnels de la Turquie, et en premier lieu les pays de l’OTAN, qui a poussé davantage la Turquie dans les bras de Moscou.

Les nombreuses critiques de la part des gouvernements occidentaux à l’encontre du comportement du Président turc, à la suite du 15 juillet, ont en effet accéléré le rapprochement russo-turc, comme l’explique un analyste du European Council on Foreign Relations : « Même si (ces) relations (turco-russes) connaissent leurs propres incertitudes, la détérioration des relations avec les puissances occidentales pourrait accélérer un rapprochement ». Cet avis est notamment partagé par M. Mankoff qui stipule que les tensions entre la Turquie et les pays occidentaux ont provoqué « une occasion en or de ramener Ankara vers la Russie ».

Par ailleurs, il est important de noter que, depuis plusieurs années, Moscou n’apprécie guère les activités du mouvement de F. Gülen en Russie, accusé par les autorités turques d’avoir fomenté la tentative de renversement du gouvernement démocratiquement élu le 15 juillet dernier.

Lors de la rencontre, le chef d’État russe a réitéré ses condamnations à l’encontre de la tentative de coup d’État contre un gouvernement légitime tout en soulignant que la visite à Saint-Pétersbourg de Recep Tayyip Erdoğan en ces jours mouvementés est une démonstration importante de la bonne volonté de la Turquie de rétablir des relations de confiance et de coopération avec la Russie qui seront bénéfiques pour l’un comme pour l’autre.

Quant au Président turc, il a tenu à remercier une nouvelle fois son homologue pour l’appel téléphonique de Vladimir Poutine du 17 juillet où celui-ci avait montré un soutien indéfectible au gouvernement turc.

La nouvelle relation turco-russe qui s’établit aujourd’hui devrait être donc d’une autre nature selon certains spécialistes dont Alexander Baunov du Centre Carnegie de Moscou qui expose l’idée que « Ce que nous allons voir c’est une relation plus durable, mais de type plus pragmatique, non pas construite sur une relation personnelle ou idéologique, mais sur des intérêts pratiques communs ».

Des enjeux considérables pour l’un comme pour l’autre

Les enjeux du rétablissement des relations bilatérales sont tout d’abord économiques. Si la Russie a récemment levé les sanctions économiques et touristiques à l’égard de la Turquie, les exportations vers le territoire russe n’ont pas encore atteint leur niveau d’antan. Les représentants de plusieurs secteurs économiques turcs qui dépendent des relations avec Moscou estiment que cette visite sera l’élément déclencheur d’une réelle reprise des activités économiques entre les deux États, notamment dans les secteurs de la construction, de l’agriculture et du tourisme qui ont beaucoup souffert des sanctions économiques. Selon le Kremlin, les échanges commerciaux auraient chuté de 43% entre janvier et mai 2016 par rapport à la même période l’année dernière.

En outre, le président du Conseil d’affaires Turquie-Russie, Tuncay Ilhan, a fait savoir un peu avant la rencontre entre les deux dirigeants que leur entretien marquerait un tournant : « Nous oublions le passé, nous regardons vers l’avenir. J’ai le sentiment que la Turquie et la Russie peuvent coopérer dans plusieurs domaines et créer des valeurs économiques de manière réciproque. La rencontre entre les présidents turc et russe peut permettre de prendre d’importantes décisions afin d’atteindre un volume de commerce de 100 milliards de dollars ».

L’enjeu est aussi énergétique, car si les relations dans ce secteur n’ont été que peu affectées par les tensions entre Moscou et Ankara, le projet de gazoduc TurkStream avait été suspendu. Or, cette initiative conjointe est déterminante pour la stratégie turque de devenir un hub énergétique.

Les enjeux géopolitiques de ce rapprochement sont aussi importants pour la Turquie qui désire montrer aux pays occidentaux, mais aussi à son audience domestique, qu’elle dispose d’une « option russe » selon des experts en relations internationales. Cette option permettrait de renforcer la position d’Ankara sur la scène régionale, mais aussi internationale et de pouvoir adopter une politique étrangère plus indépendante de l’occident.

Enfin, les autorités turques espèrent que le rétablissement du dialogue et de la coopération avec le Kremlin permettra à la Turquie d’avoir plus de poids sur les évènements en Syrie et s’assurer notamment que Moscou ne montre pas un soutien indéfectible au Parti de l’union démocratique (PYD), une branche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) considéré comme une organisation terroriste par Ankara et avec qui les combats ont repris dans le sud-est de la Turquie depuis l’été dernier.

Quant à la Russie, elle souhaite montrer à l’Occident sa capacité politique à se rapprocher d’un allié indispensable à l’OTAN ; organisation qui multiplie ses manœuvres militaires à la frontière russe.

De plus, si Vladimir Poutine entretient des divergences quant à l’approche à donner sur le dossier syrien, à un moment crucial du conflit, Moscou espère persuader Ankara de se ranger de son côté en ce qui concerne la bataille qui fait rage à Alep, que la Turquie cesse de soutenir l’opposition au régime de Bachar al-Assad et qu’ils travaillent ensemble à lutter contre Daech qui continue à perpétrer des attentats terroristes sur le sol turc, mais menace aussi le territoire russe selon le Kremlin.

Sur le plan économique, Moscou a besoin de rétablir de bonnes relations avec la Turquie souffrant des sanctions imposées par les pays européens et par les États-Unis qui ne font qu’être reconduites depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014.

Une rencontre sous le signe de la réconciliation

Si les observateurs internationaux estiment qu’il faudra plus que cette rencontre entre les deux chefs d’État ainsi que du temps et des efforts des deux côtés pour rétablir des relations fortes entre les deux hommes après la joute verbale qui a caractérisé les derniers mois de tensions entre Moscou et Ankara, cette première rencontre est un pas positif dans la bonne direction.

Après leur entretien, le Président turc a annoncé qu’une nouvelle phase dans les relations bilatérales avait commencé et qu’aujourd’hui débutait une nouvelle page, différente et plus positive.

Camille Saulas. 

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