Economie

L’économie perçue depuis les yeux de Kerem Alkin

  L’actuel recteur de l’université Nişantaşı est un homme d’expérience. Avec plus de vingt-sept années passées en tant que professeur et spécialiste d’économie, c’est avec beaucoup de recul et d’analyse qu’il venait nous faire part de ses impressions sur l’économie contemporaine, la Turquie et l’Union européenne.

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Une première question me vient en tête, donnez-vous des cours d’économie à l’université Nişantaşı ?

J’en donne, oui, mais je ne me limite pas à cela. J’ai commencé ma carrière académique en 1997, d’abord à l’Université d’Économie d’Istanbul qui est l’une des plus prestigieuses de Turquie. Puis, en 2001, toujours à Istanbul, la chambre de commerce créait une université qui lui était affiliée. J’étais alors directeur du département des sciences sociales. C’est donc avec un certain bagage managérial que je suis devenu recteur de l’université Nişantaşı, une institution encore jeune mais qui comprend déjà huit mille étudiants pour cinquante programmes proposés.

J’en appelle maintenant à votre avis d’expert, que diriez-vous sur le trend de croissance que suit la Turquie ?

C’est une question qui mérite une réponse des plus développées. La croissance économique turque subit à la fois de très bonnes et de moins bonnes périodes. Cependant, la Turquie jouit d’une croissance véritable, ce qui est bien différent de la zone euro.

Pourtant, le FMI n’arrête pas de critiquer la Turquie.

Le FMI critique, et il fait bien, le FMI existe pour critiquer, c’est son métier. Au seul regard de l’histoire et de ces dernières années, je constate simplement que la Turquie à su rebondir avec beaucoup de force à la crise de 2008.

Nous n’avons pas pratiqué d’austérité ni de rigueur. À l’époque Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan soufflait un air de changement sur le ministère de l’Économie. Deux jeunes hommes, Ali Babacan et Mehmet Şimşek ont alors pris en main la situation. Au lieu d’entretenir un cercle vicieux de récession, c’est un véritable plan de relance qu’ils ont mis en place, en parallèle, des politiques fiscales alléchantes pour les entrepreneurs afin d’inciter à l’investissement. Nous avons fait le contraire de l’Europe. Et c’est ainsi qu’en 2011, nous nous retrouvons juste derrière la Chine, positionnée alors en seconde économie mondiale, avec un taux de croissance de 8.9%.

Qu’en est-il maintenant ?

Un tel modèle économique ne peut durer, d’autant plus dans notre monde ouvert, mondialisé où la concurrence sur les changes se fait sans pitié. Ainsi, cette croissance s’est vue propulsée par un interventionnisme bancaire, monétaire et de fait, étatique. Par conséquent, de l’inflation et des dettes, c’est suivant ce schéma que notre balance commerciale se dégrade et que nos exportations s’affaiblissent. Alors, le modèle a changé, l’économie est maintenant moins souple, on resserre les vis, mais pour autant, la croissance tourne toujours autour d’un chiffre correcte, oscillant entre 2 et 3%. En même temps, on a réduit notre déficit extérieur de quatre points en un an. Malheureusement, parfois, on ne contrôle pas tout. En 2013, Fitch et Standard and Poor’s évaluent à la hausse la note de la Turquie, quelques semaines plus tard commencent les évènements de Gezi, un mauvais signal lancé vers nos partenaires étrangers. Moins d’investissements. Logiquement.

Selon vous, quelles sont les perspectives de croissance économique pour 2015 ?

C’est trop compliqué de prévoir réellement ce qui peut se passer, personne ne peut vraiment le savoir. Je pense que la Turquie va poursuivre ce trend qui la pousse vers le haut, toujours en ajustant au mieux les leviers fiscaux et monétaires, et nous avons de très bons experts. Je suis optimiste.

Je voudrais terminer en évoquant l’Union européenne. Existe-t-il, à vos yeux, une solution qui puisse lui permettre de renouer avec un PIB d’envergure mondial ?

Je le pense oui, mais il faudrait changer tellement de choses pour cela, à commencer par les attitudes, les mentalités. En effet, l’Union européenne souffre d’après moi de deux problèmes. En tout cas, c’est mon avis.

Pour commencer et c’est sans doute le plus grave danger qu’elle cultive depuis maintenant des années, la confiance. Oui, il s’agit de confiance. Je n’ai pas vraiment l’impression que les pays européens soient proches et liés. Je les vois tous dans leur bulle, et quand ils discutent, c’est par l’intermédiaire des médias. Il n’y a pas de vrais sommets, de vrais rencontres, de vrais débats, de vrais liens et donc ni réelles connaissances ni vraiment de confiances.

Qu’en est-il de la seconde chose à faire évoluer ?

L’autre problème européen survient à cause de ce vice que Bruxelles entretient avec les États-Unis. La prime importance de l’Union Européenne est de garder une parité élevée avec le dollar. Et c’est stupide !

En faisant cela, l’Europe se lie les mains et doit alors renoncer à d’autres plans économiques et donc à d’autres stratégies de sortie de crise, des possibilités qui n’en sont pas puisqu’on ne peut les mettre en œuvre à cause de critères liés à la stabilité de l’euro, toujours dans un souci de rivalité avec la monnaie américaine. De plus, Ben Bernanke, alors en charge de la FED durant la crise des Subprimes s’est mis à pratiquer un quantitative easing très DSC_4840intéressant pour empêcher son pays de tomber dans une spirale déflationniste. Ben Bernanke est un spécialiste de la grande dépression, du krach boursier de 1929. Il a su ne pas reproduire les mêmes erreurs. L’Europe, malheureusement, n’a même pas profité de cette occasion pour relâcher elle aussi le pignon bloquant le fonctionnement de la planche à billets. Au départ, un petit peu d’expansionnisme monétaire mais restreint trop vite, trop rapidement. J’espère que les choses changeront. Nous verrons.

Propos recueillis par Maxime Tettoni

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