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Les futurs Mozarts des Beaux Arts

cour vitrée ecole beaux-arts parisC’est le moment crépusculaire… Il neige sur Paris, le temps est à la flânerie. Au détour du Musée du Louvre, je me promène dans le Quartier Latin — havre de paix où le temps semble s’être arrêté — non loin de la demeure de Jacques Chirac, je pénètre dans la rue Bonaparte et arrive à mon point de rendez-vous, au 14, devant l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts.

Je me souviens avoir été devant cette école, un an auparavant, lors de la mobilisation contre les réformes de la «masterisation» des concours de recrutement des enseignants. Une foule s’était amassée devant l’école, non pas pour manifester mais pour observer une étrange curiosité qui, pour certains, dont quelques touristes, amusait, et d’autres, comme les policiers, frôlait le seuil de tolérance… Un mannequin, pendu — par un étudiant qui n’a visiblement pas manqué d’imagination, ni chômé pendant cette période creuse de protestation — sur un pylône à l’entrée des Beaux-Arts, était la cible de tous les regards et créait ainsi une grande confusion à cause de son hyperréalisme.

Changement d’ambiance, en effet, quelques jours auparavant avait lieu le gala annuel de l’association de lutte contre le sida, sous la verrière de l’École nationale des Beaux-Arts avec notamment la présence de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni autour de nombreuses personnalités politiques et artistiques.

Beaux arts Segolene HaehnsenJe retrouve Ségolène Haehnsen, étudiante en quatrième année aux Beaux-Arts de Paris. Cette artiste officie dans l’atelier du nom de son professeur : Dominique Gauthier. Je la suis à travers le labyrinthe historique dans lequel des artistes comme Jean Auguste Dominique Ingres, Charles Garnier ou Gustave Moreau, entre autres, se sont illustrés. Un patrimoine vaste de deux hectares où les bâtiments datant du XVIIe jouxtent avec des constructions contemporaines.

J’arrive enfin dans le fameux atelier. Il y règne un calme notoire, les étudiants en train de « créer » sont très concentrés sur leurs productions mais prennent le temps de me saluer, en dépit de ma venue impromptue — ça change du monde de la télévision et de la radio où les règles de bienséances périssent — et se prêtent volontiers aux entrevues pendant leur activité. Du portrait, en passant par des paysages, jusqu’aux thèmes les plus suggestifs ou quelque peu burlesques… on y trouve de tout !

Ségolène me présente nonchalamment ses toiles démesurées. Je remarque que ses mains sont tachetées de peinture ; son pantalon Dior, qui affiche un panachage de vert et rouge, est en quelque sorte la réification de sa palette de peintre. Son téléphone sonne, un vernissage est organisé et elle y est conviée. En cinq minutes j’assiste à une métamorphose digne d’une véritable artiste… La voici transformée en Parisienne chic !

A quelques pas, Sébastien Hamideche est absorbé sur les détails d’une divinité au centre d’une composition allégorique. Opérant en compagnie de Marie-Anne Hemar, à deux et en parfaite harmonie, ils font évoluer un futur chef d’œuvre. Sébastien s’est découvert un penchant pour cette activité très tôt, en effet, il a commencé à dessiner à huit ans et a donné son premier coup de pinceau à quatorze ans. Après des débuts laborieux, il a su rapidement se démarquer et imposer son style avec des couleurs époustouflantes qui donnent à ses personnages une impression tridimensionnelle — ils en sortiraient presque du tableau ! Sébastien Hamideche confie sa recette secrète : « La teinte de peau des protagonistes est beaucoup plus intensifiée et limitée dans la gamme de couleurs pour obtenir un rendu plus puissant et donner un côté magique». OLYMPUS DIGITAL CAMERARestriction sélective ou critère d’inspiration, seul un petit nombre de personnes ont le privilège de subir ses talents d’étalonneur et de figurer dans ses peintures et cela ne fait que d’augmenter son prestige : « Je n’y arrive qu’avec les gens que j’ai cerné et que je connais » admet-il. Hamideche a déjà exposé dans les villes de Lens, Lille, Besançon, Douai, etc. puis retournera dans son fief natal, à partir du 8 février 2011, pour exposer pendant quinze jours au Colisée de la ville de Lens. Bref, soulignons le fait qu’il n’est qu’en troisième année des Beaux-arts !

Quelle chance j’ai de pouvoir assister à l’élaboration d’un ouvrage qui est constamment en mutation. Une application d’essence de térébenthine, sorte de potion magique qu’il utilise parcimonieusement, lui permet d’effacer les couches de peinture superposées sur son œuvre et ainsi de remonter le temps. Cela permet de prendre conscience de la complexité de cet art qu’est la peinture. Les apparences sont trompeuses, on pense qu’un tableau tend à reproduire un paysage à la façon d’une photographie. Or, un tableau est composé de couches successives qui vont approfondir le champ et l’espace. Il faut se placer à différents endroits, de prêt et de loin, pour discerner une peinture et en saisir toute son essence puis, pour les plus connaisseurs, essayer de percevoir le cœur de l’artiste. On se laisse prendre dans une rêverie et le contemplateur y transpose son vécu — autrement dit, ce qu’il a envie de voir. Tout en me faufilant entre les châssis et les travaux des autres élèves, j’entends Hama Rahal, quatrième année des Beaux-arts, dans une lamentation pessimiste teintée d’un fond assez réaliste. Ce dernier prend du recul par rapport à la beauté des œuvres de ses camarades, remet en cause le problème des rapports entre pouvoir, économie et culture puis se projette dans l’avenir : « On a besoin de fonds, pour créer, pour exposer… Moi je recherche un mécène » insiste-t-il. Le message est passé !

Dernière étape avant de quitter les lieux, le cours de morphologie en amphithéâtre avec M. Philippe Comar. Ce passionné de corps et de la construction du corps enseigne à ses élèves une technique de dessin particulière où ils s’exercent à dessiner à vue, s’inspirent du réel et de ce qu’ils voient. Peindre dans un temps très court, où il faut capturer un instant volatile, n’est pas une mince affaire — le temps semble paradoxalement long pour les trois modèles qui posent dans leur plus simple appareil. Les étudiants doivent percevoir des détails, comme des muscles ou des os et M. Comar n’hésite pas à sortir de l’arrière pièce des parties de squelettes comme des bassins osseux pour faire un cours d’anatomie. Ces notions scientifiques permettent d’éclaircir certaines parties et formes du corps, de comprendre l’intérieur pour permettre au dessinateur de mieux souligner l’aspect extérieur. Avis aux voyeurs et curieux de toute autre sorte… Ici, le nu est à vocation artistique et académique, M. Comar y veille et n’hésite pas à faire sortir ipso facto et manu militari tout visiteur étranger aux penchants lubriques.

Daniel Latif

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