Le choix de la rédaction, Société

Mor Salkım, un monde sans violence

Le président rappelle fréquemment que les femmes turques doivent avoir un nombre d’enfants suffisant et que l’avortement est contraire à la politique de natalité, parole parmi tant d’autres qui s’insèrent dans un climat politique de plus en plus conservateur à ce sujet. Force est de constater qu’en Turquie, le mouvement n’est pas à sens unique. Des femmes et quelques hommes nagent à contre-courant, de faire avancer la question des droits des femmes. Rencontre avec des membres et fondatrices de l’association de défense des droits des femmes basée à Bursa, Mor Salkım : Dilek et Burcu Üzümcüler ainsi que deux stagiaires à l’association, Maela Cariou et Hazal Söyücengil.

Elles ne luttent pas pour leur libération, mais pour leur reconnaissance en tant qu’individu-e-s. Ce ne sont pas des questions de reconnaissance sociale mais de reconnaissance d’existence qui les animent. Il suffit d’évoquer la situation de la femme en Turquie pour réaliser que celles-ci semblent avoir baissé les bras depuis longtemps, face à ce qu’elles perçoivent comme du délaissement et du dénigrement de la part des institutions. Mais seules certaines persistent et signent, et veulent changer l’ordre établi par tous les moyens. C’est le cas de ces femmes, ambitieuses et militantes, qui nous ont chaleureusement accueillis dans les locaux de leur association à Bursa.

Mor Salkim

Mor Salkım

Certaines femmes sont aujourd’hui prêtes à entendre une nouvelle voix, de nouvelles idées, à comprendre qu’un harcèlement, une agression, ne sont pas seulement des actes physiques mais qu’ils peuvent aussi être mentaux, par exemple. La plupart des hommes, eux, restent bloqués voire profitent de ces mentalités qui demeurent inchangées. Avec un air fataliste, elles nous confient : « 52%  des hommes savent qu’ils sont violents, ils agissent donc en toute conscience ». Ce n’est alors pas un déni, ni même un acte culturel, mais bien un mensonge, un crime. C’est pour cela qu’elles se battent, pour qu’enfin soit reconnu comme crime toute atteinte aux femmes. Elles se battent pour que les femmes aient enfin le courage de parler, de mettre des mots sur ces maux qui restent trop souvent cachés par les non-dits et les mentalités.

Une association de femmes pour des femmes

L’association est une association à majorité féminine, malgré la présence de quelques hommes bénévoles, qui aident pour la pédagogie auprès des hommes. Avec une trentaine de membres et une centaine de bénévoles, elle est unique en Turquie dans son fonctionnement et surtout dans son engagement. Elle est la seule à posséder une ligne téléphonique portable ouverte en permanence, afin de répondre aux demandes des femmes et de réagir aux urgences. Une femme peut ainsi appeler et demander à l’association comment faire, qui appeler, où aller, et les membres leur apportent alors conseil et soutien concrets, grâce à leur large réseau et leurs connaissances. Les femmes qui les contactent viennent en général suite à des violences physiques ou psychologiques, des viols, du harcèlement, l’inceste, à la sortie des foyers pour femmes ou des mariages précoces… Elles trouvent alors l’aide des membres, qui concentrent de nombreux talents, certaines étant psychologues, d’autres avocates, membres des autorités locales, enseignantes, étudiantes… Les victimes ou proches des victimes trouvent alors un support psychologique, qui tient particulièrement à cœur aux membres que nous avons rencontrés. Par exemple, les femmes issues des foyers ont besoin non seulement d’un support financier et matériel, que l’association apporte, mais aussi d’une aide morale. Elles ont besoin de se reconstruire et surtout de retrouver confiance en elles pour affronter une société pas toujours tendre avec elle. Elles doivent aussi être en mesure de subvenir aux besoins de leurs enfants, que leurs maris ou ex-maris ont souvent abandonnés.

L’association a créée tout un réseau autour d’elle, intégrant de nombreux organismes et plateformes. Elle souhaite ainsi être présente et active sur les problèmes majeurs, et non pas seulement de les constater, comme le font de nombreuses associations en Turquie. Elle agit alors conjointement avec les autorités locales, en organisant par exemple des ateliers et en sensibilisant ainsi les exécuteurs des lois à leurs bons respects. Elle travaille également en coopération avec l’ONU et avec d’autres associations de défense des droits des femmes en Europe. Mais cela ne l’empêche pas d’envoyer aussi régulièrement des rapports au gouvernement turc, après avoir constaté que les lois pourtant en vigueur ne sont pas appliquées, à l’instar de la loi sur la polygamie, pourtant effective depuis l’abolition du Califat. Ainsi, ses membres sont plus que jamais déterminées, elles organisent des manifestations, tiennent des stands et des conférences, établissent des partenariats avec de grandes marques étrangères, préparent des rapports, créent des expositions de photographie et des courts métrages … Mor Salkim est une association hyperactive avec des femmes déterminées à ce que toutes les femmes de leur pays et du monde entier ne soient pas sacrifiées.

Une lutte à échéance indéterminée                                                                 

Au cours de notre entretien de plus d’une heure et demie avec les membres de Mor Salkım, nous avons pu débattre de plusieurs sujets délicats, que nous aimerions parfois nous cacher. Mais elles les affrontent, elles, avec témérité et sans aveuglement, avec un touchant discernement qui constitue leur force et leur source de motivation. La discussion aurait pu se poursuivre des heures durant, entre femmes qui parlent d’un sujet qui dépasse les frontières et les cultures. Malgré la barrière de la langue et le besoin d’une interprète, c’est dans le regard, les gestes, et les mêmes instincts de justice et peut-être aussi féminins que nous nous sommes retrouvées.

Mais en sortant des locaux, alors que nous prenions des photos avec ces femmes pleines de volonté, émergeaient déjà de nouvelles questions, face au constat de multiples contradictions. Pourquoi la Turquie en est-elle là ? Comment un pays qui se targue d’avoir une économie florissante peut-il oublier ses femmes, celles qui jouent un rôle plus que central et primordial dans le développement socio-économique? Aurait-on oublié les paroles d’Atatürk qui disait que « si une société ne marchait pas vers son objectif avec toutes les femmes et tous les hommes qui la composent, elle ne progresserait pas» ?

Mais nous retrouvons ici tout le paradoxe turc. Ce que l’on ressent, lorsque nous sommes face à ces turques et que, dans un même temps, nous nous promenons dans les rues européanisées d’Istanbul, c’est de l’incompréhension. Dans un pays où des femmes sont aujourd’hui à la tête d’entreprises, à l’instar de Suzan Sabancı Dinçer ou Arzuhan Doğan Yalçındağ, à la tête de municipalités comme Fatma Sahim et de nombreuses autres, comment peut-il encore y avoir de tels clivages dans les modes de vie des femmes turques ? Malgré tout, des associations comme Mor Salkim existent, et ne se découragent pas devant ces questions. Elles tentent de trouver des réponses effectives en agissant, seule voie qui subsiste afin que la violence envers les femmes et d’une façon générale, soit enfin abolie.

Isaure Magnien et Myriam Saqalli

 

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