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Le mystère du crash du vol MH 17 : enjeu majeur de l’avenir du conflit ukrainien

Jeudi 17 juillet, le vol MH 17 de la compagnie Malaysia Airlines s’est écrasé dans l’est de l’Ukraine. Quelques heures ont suffi pour comprendre avec quasi-certitude que le Boeing 777-200ER qui reliait Amsterdam et Kuala Lumpur avait été fauché en plein vol, lui et les 298 âmes qu’il transportait. Quelle est l’origine du tir ? Comment un tel drame a-t-il pu arriver? Les questions fusent mais c’est l’incompréhension qui domine. Analyse d’un jeudi noir qui n’a pas fini de faire couler son encre.

avion mh 17

Un crash d’avion, c’est toujours un affolement médiatique. On pense aux familles, à la brutalité du choc, aux dégâts et aux débris, bref, rien de plus tragique qu’un monstre des airs suspendant son vol comme le fil de vie de tous ceux qu’il transporte. Ce qui s’est passé jeudi, c’est encore différent, encore plus grand. La compagnie d’abord, Malaysia Airlines, qui aura fait tristement parler d’elle tout au long de l’année avec son vol MH 370, toujours mystérieusement disparu. Et le lieu surtout, l’Ukraine, déchirée par une crise sans précédent depuis novembre, et vivant au rythme des affrontements entre Kiev et les séparatistes de l’Est de l’Ukraine. Deux paramètres, tous deux aussi complexes à envisager l’un que l’autre, qui font du Crash du vol MH 17 un événement médiatique majeur et troublant. Comment ne pas se perdre au milieu de tous ces articles, analyses, commentaires et autres accusations? Ce qui est sûr, c’est que ce crash « est un acte forcément volontaire », comme l’a précisé anonymement un spécialiste militaire français au journal Le Monde.

La communauté internationale sous le choc

À la suite du drame, nombre de dirigeants ont demandé une enquête, appuyés par le Conseil de Sécurité de l’ONU pour qui une « enquête internationale complète, minutieuse et indépendante» est nécessaire. Quand on sait que selon l’European Cockpit Association « la route suivie par l’avion de Malaysia Airlines est la plus empruntée pour les vols de l’Europe vers l’Asie du Sud-Est » et que l’avion volait à une altitude classique de 10 000 mètres, propre à tout avion de ligne, on doute que le Boeing ait pu être confondu avec un avion militaire en mission. Des centaines d’avions continuaient d’emprunter cette route aérienne malgré le conflit, émettant tous en permanence leur identité ainsi que celle de leur compagnie aérienne. La thèse d’une erreur de perception est totalement écartée avant même le début de l’enquête. Face à ce triste constat, l’indignation se fait reine des réseaux sociaux et des discours officiels. Pourquoi abattre de sang-froid un avion de ligne et ses 298 passagers, pour la plupart néerlandais et n’ayant rien à voir avec l’Ukraine?

L’espoir d’un cessez-le-feu balayé par la question de la responsabilité

Les quelques heures qui ont suivi le crash ont fait planer l’espoir d’un cessez-le-feu entre Ukrainiens et séparatistes pro-Russes. C’était sans compter sur l’hypothèse du missile, qui complique et internationalise la situation. Cinq jours après le drame, il est presque certain que le dispositif à l’origine du tir était un système de missiles sol-air de moyenne portée “Buk”, de type SA-11 ou SA-20 comme le soulignent les services de renseignements américains. Il paraît douteux que les séparatistes aient pu posséder une telle arme sans que personne ne soit au courant. Celle à l’origine du tir est donc, soit ukrainienne, soit originellement russe et possiblement mise à disposition des séparatistes dans les jours ou les heures qui ont précédé l’opération. Des deux côtés, les accusations pleuvent. Kiev et les séparatistes se renvoient la balle, tandis que Washington accuse ouvertement Moscou d’être à l’origine de la tragédie. Le gouvernement russe émettait l’hypothèse que l’avion ait pu être abattu par un avion de chasse ukrainien situé non loin de là avant d’accepter l’hypothèse du missile. A l’Ouest comme à l’Est, les médias choisissent clairement leur camp, faisant de Poutine ou du gouvernement de Kiev le grand Manitou du sinistre. Si l’on suit l’avis des Nations Unies, les soupçons se cristallisent autour des séparatistes.

Vladimir Poutine

Les séparatistes suspectés

De nombreux indices tendent à incriminer les séparatistes pro-Russes, mais pas sans l’aide de Moscou. Si les séparatistes ont pu mettre la main sur une telle arme, cela ne peut s’être fait sans la participation active de Poutine. Le doute s’est installé ceci-dit avec un Tweet datant du 29 juin dans lequel des séparatistes assuraient s’être emparé d’une unité de défense anti-aérienne de l’armée régulière ukrainienne. Mais Kiev a démenti toute perte d’une telle arme. Les seules armes anti-aériennes que possèdent les séparatistes sont des Manpad, missiles portés à l’épaule, ne pouvant dépasser une altitude de 12500 pieds. Seulement les séparatistes entretiennent ce climat de suspicion par le blocage relatif de l’accès aux débris, certaines conversations téléphoniques douteuses, mais aussi l’annonce rapidement supprimée sur Twitter de la destruction d’un avion au matin du 17 juillet. Ce serait donc Moscou qui aurait transmis le dispositif au travers de cette frontière poreuse de l’est ukrainien. C’est du moins ce que revendique Washington, en assurant qu’aucune défense anti-aérienne de ce type n’avait été déployée dans la zone du tir par les troupes de Kiev. En attendant les premiers résultats de l’enquête, le gouvernement américain n’a fourni aucune des preuves qu’il affirme posséder, et il ne semble pas dans l’intérêt de Moscou et des séparatistes d’abattre un Boeing rempli de civils au sein même de leur zone d’influence. Pour Poutine, si l’enquête amenait la preuve d’une implication de la Russie dans le drame, la situation deviendrait particulièrement complexe. Soit il se sentirait dans l’obligation de retirer tout son soutien aux Est-Ukrainiens, perdant ainsi toute légitimité vis-à-vis des ultranationalistes russes, largement responsable de sa réélection en 2012, ou alors il devrait continuer la guerre et s’opposer ouvertement une communauté internationale ayant la preuve d’une violation des principes du Droit international. Pas sûr que le jeu en vaille la chandelle.

Quels soupçons contre Kiev?

Soldat Ukraine

A première vue, aucun, ou presque. Les accusations de la presse russe renforcent l’idée d’une Ukraine innocente à l’Ouest de par leur emballement sur le sujet. Les hypothèses de ses différents journaux vont jusqu’à accuser Kiev d’avoir tenté de fomenter un complot pour atteindre Vladimir Poutine directement. Ceci dit, les doutes sur une possible culpabilité de Kiev sont là, quoi que Washington ou le gouvernement ukrainien puissent dire. Comme le soulignait le spécialiste militaire français au Monde, l’utilisation d’un tel dispositif nécessite une connaissance très pointue du matériel et au moins une dizaine d’hommes expérimentés et appartenant à une armée régulière. Une situation qui parait plus facile à transposer dans le camp ukrainien que chez les séparatistes. L’intérêt de faire porter le chapeau à Poutine d’un tel accident parait bien plus favorable aux Ukrainiens que l’inverse. Pourquoi ? Après une avancée rapide dans leur offensive contre les séparatistes, l’armée régulière peine à s’imposer à Donetsk alors que les forces pro-russes résistent. Difficile de s’emparer de la ville en passant par la voie “légale”. Rendre Moscou responsable d’une telle tragédie permettrait à Kiev de transposer la guerre civile ukrainienne à l’échelle internationale. Epaulée de la plupart des puissances occidentales cherchant à venger un massacre civil, Kiev n’aurait aucun mal à faire taire la contestation pro-russe.

Cinq jours après ce coup de tonnerre médiatique, rien ne semble aussi certain qu’on aurait tendance à le croire. Les affirmations et les accusations font rage, mais aucune preuve tangible n’a encore été posée sur la table. On s’attache aux détails, aux petites phrases attrapées ça et là et l’on affirme que la situation est claire alors que l’enquête n’a pas encore commencée. Celle-ci sera menée par “le pays qui a le plus souffert” annonçait Kiev vendredi, à savoir les Pays-Bas. Dans un élan d’idéalisme, espérons que la lumière sera faite sur le sujet, que la mémoire des victimes et le deuil des familles seront respectés sans être instrumentalisés par un conflit qui ne les concerne pas.

Benjamin Delille

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