Politique, Société

OY ve ÖTESI : un tournant pour la démocratie turque ?

Créée en 2014, l’association OY ve ÖTESI (Le vote et au delà) offre aux citoyens turcs qui le souhaitent la possibilité de participer activement à la surveillance du dépouillement des votes pour limiter les dérives comme l’intimidation ou la fraude électorale, et souhaite sur le long terme favoriser la communication entre les hommes politiques et leur électorat. Largement plébiscitée, cette association témoigne de l’attachement des Turcs à leur république et de leur souci de prendre part aux décisions de leurs dirigeants.

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OY ve ÖTESI, alias Vote and beyond ou, pour les francophones, « le vote et au-delà », est une association fondée le 24 avril 2014 et dont l’objectif est de rendre les citoyens turcs responsables et actifs lors des élections de tous types dans leur pays. L’association propose des formations qui enseignent la législation électorale et les normes à suivre lors du dépouillement des votes. Ces formations sont ouvertes à tous ceux qui le souhaitent et désirent ainsi témoigner du bon déroulement des élections.

L’association a vu le jour au lendemain du mouvement Gezi de 2013, quand le gouvernement avait pris la décision de supprimer le parc du même pour le remplacer par un projet de baraquement. C’est ce décalage entre la volonté de la population stambouliote et les décisions politiques qui a engendré la naissance d’OY ve ÖTESI, un mouvement qui a aussi trouvé un large écho à cause de la méfiance d’un nombre croissant de Turcs envers les résultats des votes. En effet, une étude publiée en mai 2015 par Ali Çarkoğlu, un professeur de l’Université Koc d’Istanbul, a montré que 43% des personnes en capacité de voter lors de l’élection du 7 juin 2015 soupçonnaient des fraudes électorales.

Ainsi l’objectif est simple : donner à tous les citoyens la possibilité d’être actifs dans les activités politiques de leur pays. « Être citoyen, ça n’est pas simplement voter et puis rester inactif jusqu’aux prochaines élections », soutient Selin Kori, une jeune activiste engagée comme coordinatrice à OY ve ÖTESI« Un homme politique doit satisfaire ses électeurs en accomplissant ce pour quoi ces derniers ont voté. Les électeurs votent pour un programme et non pour donner les pleins pouvoirs à une personnalité. », ajoute-t-elle. L’objectif d’OY ve ÖTESI est ainsi sur plus long terme d’établir une communication entre les députés et leurs électeurs afin qu’ils soient tenus de respecter leurs engagements. Lorsqu’un représentant est nommé à un haut poste en politique, il n’a pas pour autant l’aval de ses électeurs dans toutes ses décisions et actions.

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Selin Kori, coordinatrice à OY ve ÖTESI.

Ces objectifs séduisent de nombreux Turcs puisque les élections du 7 juin ont été marquées par l’engagement de 55 000 volontaires chez OY ve ÖTESI. Le plus surprenant est que cette association rassemble des personnes de tous bords politiques, son credo étant de défendre les valeurs de coopération, de transparence et surtout de respects des opinions politiques individuelles. C’est pourquoi on n’y parle pas de politique mais plutôt des modalités de l’implication citoyenne dans la gestion du pouvoir. Aucun des participants aux actions menées par OY ve ÖTESI n’est tenu de révéler ses opinions politiques. Les formations proposées par l’association visent à éduquer les votants et non à influencer leur vote.

Démocratie & engagement citoyen : les cas américain et français

En général, le développement démocratique dans un pays ne se fait pas sans heurts et exige un certain nombre de décennies voire de siècles avant de reposer sur des fondements solides. En effet la démocratie n’est pas un régime politique mais une adhésion d’une population à un mode de gouvernance, « le gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple » selon la célèbre formule d’Abraham Lincoln. La naissance de la démocratie avec la proclamation de la république en Turquie sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk en 1923 est donc encore jeune et connait des difficultés auxquelles les républiques occidentales se sont confrontées et se confrontent encore.

Aux Etats-Unis par exemple, les Pères fondateurs de la démocratie américaine ont développé leurs idéaux à la fin du XVIIIe siècle avec, en 1789, l’arrivée du premier président de la fédération : George Washington. La jeune république américaine s’est érigée sur la déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 qui affirme que « tous les hommes ont été créés égaux, que leur Créateur les a doté de droits inaliénables parmi lesquels le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. » Malgré cette déclaration à laquelle adhèrent tous les grands dirigeants américains qui se succèdent au cours des siècles, l’abolition de l’esclavage ne prend effet que le 18 décembre 1876 et celle de la ségrégation raciale n’est officiellement entérinée qu’avec les lois de Jim Crow de 1964 faisant suite à de nombreuses mobilisations et manifestations. La lutte pour la démocratie est donc une lutte permanente. Notons que l’abolition de la ségrégation n’a pas réglé la question des discriminations raciales aux Etats-Unis comme le rappellent les violentes émeutes de Ferguson (fin 2014) ou de Baltimore (avril dernier). Quelle conclusion tirer ? Plus que l’aboutissement d’une longue pour gagner un droit, une loi est d’abord l’assurance pour tous qu’il est légitime de se battre le défendre. Les mouvements sociaux et l’appareil législatif sont donc complémentaires et forment un cercle vertueux qui permet à une démocratie de se construire et de se fortifier avec le temps.

De même en France, la transition entre la monarchie et la République ne se fît pas sans douleur. De la Révolution de 1789 à la Commune de Paris annonciatrice du début de la Troisième république, les mouvements bourgeois et populaires restaient peu organisés et chaotiques. Le XXe siècle en France marque début d’un système républicain hésitant mais guidé simultanément par les mouvements sociaux des années 30, de 1968 ou encore des années 1980, et par les décisions, parfois contestables, d’ « Hommes providentiels » comme Boulanger, Clémenceau, de Gaulle ou encore Mendès France. La Turquie elle aussi connaît son lot d’hommes providentiels parmi lesquels Mustafa Kemal Atatürk, bien évidemment, ou encore Ismet Inönü voire Adnan Menderes qui, chacun à leur façon, ont contribué à guider la jeune démocratie turque. C’est au tour du peuple de prendre part à la construction de sa propre république.

OY ve ÖTESI : un « nouveau mouvement social » (NMS)

dunya-yeni-yil-foto-AAOr, les mouvements sociaux prennent une importance plus particulière dans les années 1990 avec le développement des nouvelles technologies. Dans son ouvrage La Galaxie Internet (2001), Manuel Castells souligne le potentiel d’internet à rassembler des citoyens engagés. En rendant la communication entre individus plus facile à travers l’affranchissement de la distance géographique, la toile permet un rassemblement efficace des défenseurs d’une même cause : « La liberté, en fait, n’est jamais acquise. Elle est l’enjeu d’une lutte perpétuelle, le fruit de l’aptitude des hommes à redéfinir l’autonomie et à mettre en œuvre la démocratie dans un contexte social et technologique donné. De ce point de vue, Internet renferme un extraordinaire potentiel d’expression des droits civiques et de communication des valeurs humaines ». Ces rassemblements virtuels donnent naissance à des organisations qui ne souhaitent guère adopter une hiérarchie trop stricte, préférant rassembler le plus d’individus possible afin de peser dans les décisions. Ce choix est caractéristique des nouveaux mouvements sociaux (NMS) tels qu’ils sont décrits par Alberto Melucci dans son œuvre The New Social Movements (1980). Ils se distinguent de quatre façons : une organisation souple, une certaine distance vis-à-vis des partis politiques, des revendications idéologiques plutôt que matérialistes, et des adeptes issus de toutes couches sociales et détachés de toute appartenance politique. Cette nouvelle forme d’expression des individus donne aux mouvements sociaux une force de rassemblement inédite et amplifie leur impact. OY ve ÖTESI fait partie de ces mouvements populaires plébiscités par la majorité de la population. Son influence peut donc être considérable.

OY ve ÖTESI s’apparente en effet à un nouveau mouvement social : seuls deux salariés sont présents dans l’organisation qui propose à tous les mêmes formations et les mêmes possibilités de participer à la surveillance des dépouillements des votes sans hiérarchie entre les membres. De même l’association revendique et assume son indépendance face aux partis politiques : la multiplicité des appartenances politiques des personnes engagées chez OY ve ÖTESI en est la preuve. Leur objectif n’est pas une augmentation du pouvoir d’achat mais bien de développer la participation citoyenne dans l’exercice du pouvoir. Enfin, on peut y trouver des adhérents de tous milieux sociaux, avec un nombre non négligeable d’étudiants certes, mais pas uniquement puisque 50% des participants ont entre 30 et 55 ans.

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Le régime démocratique turc assiste donc depuis un an à l’activité d’une association constituée de citoyens pour défendre et développer les droits des citoyens par les citoyens. Sans porter aucun jugement de valeur sur les différents systèmes politiques, on peut sans doute affirmer que ce mouvement social porte en lui un idéal de démocratie qui l’apparente aux mouvements sociaux qui ont agité et agitent encore aujourd’hui les puissances occidentales. Cela marquerait peut-être l’aube d’une nouvelle ère, la fin de la transition amorcée par Mustafa Kemal Atatürk en instaurant un régime républicain en 1923. OY ve ÖTESI rappelle que cette démocratie turque ne résume pas à un ensemble d’institutions et de protocoles régulant le pouvoir, mais qu’elle est aussi une société citoyenne qui se fédère et qui est destinée à évoluer via son engagement pour une république transparente et respectueuse des opinions divergentes.

Un nouveau défi : l’éducation

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Socrate et Platon, peints par Raphaël. L’auteur de La République et son mentor ont pensé la démocratie à Athènes dès le IVe siècle av. JC.

Le prochain défi à relever pour étendre ce mouvement et rassembler encore davantage de citoyens à la construction de leur propre pays est de réformer le système éducatif puisque seulement 43% des 25-34 ans sont diplômés du deuxième cycle du secondaire ou équivalent selon l’OCDE dans un rapport de 2013 (contre une moyenne de 82% au sein de l’OCDE) et seulement 19% ont accès à l’Université (contre une moyenne de 39% au sein de l’OCDE). Or, comme le disait si justement Voltaire, « Plus l’être humain sera éclairé, plus il sera libre ». Cette liberté éclairée est d’autant plus importante en démocratie que sans connaissances réelles des enjeux économiques et de société le vote des individus perd toute sa valeur : le pathos vient alors remplacer la réflexion, certaines traditions obsolètes et les superstitions réfrènent l’instauration d’un État de droit. En défendant et en reprenant les idéologies des Lumières, Atatürk souhaitait que son peuple soit en mesure de choisir lui-même sa voie comme elle est reformulée par Emmanuel Kant dans Réponse à cette question : Qu’est-ce que les Lumières ?, (1784) : « Les Lumières sont ce qui fait sortir l’homme de la minorité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. Il doit s’imputer à lui-même cette minorité, quand elle n’a pas pour objet le manque d’intelligence, mais l’absence de la résolution et du courage nécessaires pour user de son esprit sans être guidé par un autre. Sapere Aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! Voilà donc la devise des Lumières. »

Anne-Laure Gatin

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