Cinéma

Philippe Noiret : comédien dans l’âme

Philippe Noiret Mireille SadègePhilippe Noiret est l’un des acteurs le plus renommés du cinéma français. Avec 120 films à son actif, un César du meilleur acteur, il a incarné des rôles variés allant de Monsieur Tout le monde aux personnages de composition les plus divers. Il a partagé les affiches de films avec de grands talents comme Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Romy Schneider, Annie Girardot, Jean Rochefort… Nous l’avons rencontré pour parler de sa carrière mais aussi du cinéma…

Comment êtes-vous devenu comédien ?

J’ai commencé au théâtre en 1951 et j’en ai fait jusqu’en 1960, jouant d’abord au sein d’une troupe de province à travers toute la France. Il s’agissait de troupes constituées d’acteurs de la région auxquels se joignaient des acteurs de Paris qui venaient passer une saison ou deux. J’ai donc commencé ainsi pendant un an, puis je suis revenu à Paris. J’y ai joué une ou deux pièces avant d’être engagé dans la troupe du Théâtre National Populaire (TNP) par Jean Vilar. J’ai pu ainsi connaître et côtoyer Gérard Philipe et j’y suis resté sept ans. J’ai joué une trentaine de pièces classiques du répertoire : Corneille, Molière, Racine, Shakespeare, Tchekhov et de quelques auteurs contemporains.

Comment s’est fait le passage au cinéma ?

En 1960, j’ai quitté le TNP, me disant qu’il fallait que j’aille voler de mes propres ailes… J’avais envie d’aller voir ce qui se passait ailleurs et j’ai eu la chance de trouver tout de suite le meilleur car il m’a été donné de créer la première pièce de théâtre de Françoise Sagan. Elle venait d’écrire une très jolie pièce, intitulée « Château en Suède », que j’ai jouée en compagnie de mon ami Claude Rich avec beaucoup de succès. C’est là que j’ai commencé à avoir des propositions pour le cinéma. Notre génération… les Jean Rochefort, Jean-Paul Belmondo, etc. ne pensait pas du tout au cinéma ; pour nous, être acteur signifiait être acteur de théâtre. Mais enfin, quand le cinéma est venu nous chercher, nous n’allions pas refuser de prendre ce virage somme toute bien agréable, d’autant que sur le plan financier, on gagnait mieux sa vie. Pendant quelques années j’ai joué en même temps au théâtre et au cinéma mais, comme on me confiait des rôles de plus en plus importants ça devenait un véritable cauchemar de faire les deux en même temps. J’ai donc délaissé le théâtre pendant 34 ans et je me suis entièrement consacré au cinéma.

Quelle est la principale différence entre le théâtre et le cinéma ?

Au théâtre, vous devez projeter les choses, les sentiments, les émotions, alors qu’au cinéma c’est la caméra qui vient les chercher. Au théâtre, on joue forcément dans la continuité, en respectant l’ordre chronologique de la pièce, alors qu’au cinéma tout est haché. J’aime bien les deux, j’ai connu beaucoup de joies au cinéma mais, comme depuis cinq ans, j’ai beaucoup moins de propositions, je suis revenu au théâtre avec beaucoup de plaisir. J’ai joué la première pièce de Bertrand Blier « Les Côtelettes » qui a fait un grand scandale et un gros succès. Ensuite j’ai joué une pièce de Yasmina Réza « L’homme du hasard » avec Catherine Rich, qui a connu aussi un grand succès. Nous avons ensuite joué ces pièces dans la plupart des villes de France.

La télévision a-t-elle tué le cinéma ?

Non, je ne pense pas qu’elle l’ait tué mais il est certain qu’elle l’a accaparé. Désormais, vous ne pouvez plus monter un film en production si vous n’avez pas une coproduction avec une chaîne de télévision. Aujourd’hui, toute la production cinématographique est dans les mains de gens, des jeunes, qui choisissent tel ou tel scénario… et qui le choisissent non pas suivant les critères classiques d’un film de cinéma, mais en fonction de l’idée qu’ils se font d’une diffusion en prime time, comme on dit, et du succès et des recettes que cela pourra rapporter pour une chaîne.

Une des caractéristiques négatives du cinéma français, c’est qu’on rencontre très souvent une paresse quant à l’écriture du scénario.

Je m’explique : à partir du moment où vous avez l’accord d’une chaîne, il faut tourner vite, sans perdre de temps, en dépensant le moins d’argent possible. Généralement, c’est l’écriture du film qui en fait les frais et le scénario et les dialogues ne sont pas à la hauteur de ce qu’ils devraient être. Comme les gens sont pressés, dès qu’ils ont la possibilité de tourner, ils tournent alors qu’ils leur faudrait encore quelques mois de travail sur le scénario. Je crois qu’il y a également un manque de moyens et de bons producteurs. Il y a quelques années, on travaillait avec des gens qui avaient un véritable goût et une réelle connaissance du cinéma et qui travaillaient donc en aimant ce qu’ils faisaient, pas uniquement pour boucler une affaire et en retirer des bénéfices.

Le cinéma européen peut-il devenir un rival du cinéma américain ?

Je ne pense pas que le fait de monter de grosses productions européennes puisse mettre en danger les productions américaines. Nous ne devrions pas avoir ce type d’ambition car ce n’est pas dans notre savoir-faire. Nous sommes plus à l’aise pour tourner des films nationaux, voire – même si j’exagère un peu en le disant – régionaux. Je suis persuadé que l’on peut tout à fait, à travers le spectacle de particularismes locaux, avoir un impact universel. La grande époque du cinéma, aussi bien français qu’italien, a été celle où les gens traitaient de leurs voisins, de leurs proches. On ne prétendait pas alors faire des grands films à thèmes généraux mais c’était le petit côté des choses qui faisait que tout le monde s’y reconnaissait.

Que pensez-vous de l’exception culturelle française ?

Ce qui a été mis en place ces vingt dernières années pour le cinéma français s’est révélé efficace. On a vu apparaître un système d’aide à l’écriture, les avances sur recettes… Je tiens à rappeler que, contrairement à ce que les gens pensent, ce ne sont pas des subventions, ce n’est pas de l’argent public, ces aides sont prises sur les futures recettes du film. Je pense que tous ces dispositifs ont été efficaces puisque nous sommes un des seuls cinémas européens à avoir une relative bonne santé.

La France reste un des rares pays d’Europe dont le cinéma soit encore vivant.

Alors, pourquoi se plaint-on de la faible fréquentation des salles ?

Le côté loterie. Je crois que le coût de fabrication des films a exagérément augmenté. Réaliser un film à succès au cinéma est devenu une exception alors que, dans les années 60, à peu près tous les films faisaient recette. Je ne dis pas que tous les films étaient de gros succès, mais il y avait un minimum qui faisait que les affaires roulaient. On connaissait rarement de drame. Maintenant, un petit producteur qui subit un échec peut mettre des années à s’en remettre. Dans les années 60 ce n’était pas le cas et les gens produisaient plusieurs films dans l’année. On ne subissait pas non plus l’actuelle pression financière et médiatique, par exemple, celle de la promotion des films. On ne parlait quasiment pas des sorties de films parce que la télévision balbutiait encore. On se contentait d’aller faire une fois une émission, on rencontrait quelques journaliste de la presse écrite,… on ne vivait pas cette espèce de marathon insensé qu’on nous impose maintenant et qui est terrifiant car on ne sait jamais si cela a un impact positif ou non.

Faut-il nécessairement la présence d’une personnalité très connue pour qu’un film marche ?

L’époque dont vous parlez est bien finie. Dans la période du star-system, certains noms garantissaient un succès assuré. Maintenant, cela n’existe plus. Il faut savoir que le cinéma est une industrie qui ne fabrique pas de prototypes : quand on a fait un succès, on ne peut pas le reproduire. Alors que dans l’industrie, quand on a fabriqué un objet qui se vend bien, il suffit de le reproduire en série.

Interview réalisée Par Mireille Sadège et Daniel Latif en Septembre 2006

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *