Politique, Société

Privatisation de Pôle Emploi : sous l’efficacité croissante, la critique des assistés

De plus en plus de voix s’élèvent, principalement du côté de la droite et de l’entrepreneuriat, pour appeler à une privatisation de Pôle Emploi. Bruno Le Maire, député Les Républicains de l’Eure, a ainsi affirmé lors d’une cérémonie des vœux à Evreux que l’organisme n’est selon lui pas « outillé pour faire ce travail de placement des chômeurs ». L’ancien ministre, qui avait fait couler beaucoup d’encre il y a quelques années en affirmant qu’il fallait réduire la durée d’indemnisation des chômeurs, affirme n’avoir pour seul souci que celui de l’efficacité et de la capacité effective à placer les chômeurs.

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De nombreux défenseurs de la proposition avancent les mêmes arguments. Pour l’économiste Gilles Saint-Paul, Pôle Emploi n’a pas d’incitation à placer les chômeurs, et ce pour deux raisons : la rémunération des 53 000 employés n’est pas conditionnée par leur performance, et une baisse du chômage signifierait une baisse des effectifs et du budget. Ainsi, selon M. Saint-Paul, l’organisme est sclérosé, immobile et inefficace. A l’inverse, une privatisation permettrait d’appliquer à ce service public la même logique de concurrence qu’à n’importe quelle entreprise privée, en plus de profiter de compétences et d’outils efficaces.

Si l’idée peut paraître noble, le regard posé sur les chômeurs par les défenseurs d’une privatisation partielle de Pôle Emploi pose question. Au-delà de considérations pratiques portant sur l’efficacité de l’organisme résonne l’accusation d’une soi-disant culture de l’assistanat. C’est ce que, pour beaucoup, Bruno Le Maire entretenait lorsqu’il demandait à ce que le chômeurs ne soient pas indemnisés pour de longues périodes, arguant que cela ne les encouragerait pas à trouver un nouvel emploi, insinuant par la même que les chômeurs se confortaient dans leur statut d’assistés de l’Etat.

La réalité est toute autre. L’assurance chômage, comme on l’appelle, n’en est en réalité pas une : l’indemnisation perçue par les demandeurs d’emploi n’est pas un gracieux don de la société mais le fruit de cotisations. La perception de l’indemnisation est conditionnée par le temps de travail effectuée, sans parler du contrôle auquel sont soumis les chômeurs. Pour percevoir des indemnisations, les demandeurs d’emploi doivent prouver qu’ils sont en recherche active d’emploi, participer à des réunions, à des ateliers, etc.

Même si Pôle Emploi est de plus en plus décrié comme un organisme bureaucratique uniquement bon à fournir des statistiques sur l’état du chômage en France, déléguer son travail à des entreprises privées et y appliquer une logique de marché va à l’encontre de la conception française de l’Etat-providence. Non seulement dans l’idée d’insérer les demandeurs d’emploi dans une logique compétitive de marché, mais aussi dans les conséquences concrètes éventuelles : si l’Etat perd le contrôle de la prise en charge de ses chômeurs, quelle garantie que ne se mettra pas en place une logique à deux vitesses ? Le risque est grand que les entreprises privées, en prenant le relais de Pôle Emploi, ne traitent que les dossiers les plus faciles, donc ceux qui leur apporteront le plus de bénéfices, et ne laissent les chômeurs de longue durée ou peu qualifiés de côté. C’est déjà partiellement le cas : Pôle Emploi a déjà recours à des prestataires privés pour le placement des chômeurs les plus adaptés au marché. Pour l’économiste Gilles Saint-Paul, ce risque existe, mais peut être maîtrisé : puisque les entreprises privées seraient des prestataires de l’Etat français, celui-ci aurait une marge de manœuvre dans la façon dont ses appels d’offre seraient structurés, de façon à maintenir une prise en charge homogène. En tout les cas, il semblerait qu’une privatisation de la prise en charge se dessine à l’horizon : au début de l’année 2015, la France a ratifié la convention 181 de l’Organisation Internationale du Travail, qui autorise la mise en concurrence du Service Public à l’Emploi avec les organismes privés.

 

Sofiane Zaizoune

 

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