Société

Etre philosophe en 2014 ?

L’équipe d’Aujourd’hui la Turquie a reçu Ahmet Soysal dans les locaux du journal. Le philosophe et critique francophone, auteur de Penser la résistance et de L’Idée de la révolution, prône un socialisme libertaire. Il donne son point de vue sur la pratique actuelle de sa discipline et sur l’usage qui en est fait dans les médias. Il s’exprime aussi sur l’engagement en philosophie.

Ahmet Soysal

Ahmet Soysal

 

On parle de plus en plus de la fin de la philosophie. Qu’en pensez-vous?

Aujourd’hui l’état de la philosophie est dans une situation assez précaire, confinée dans des universités où le savoir philosophique se conserve. Nous en sommes à une période d’exégèse où les grands textes philosophiques sont appris sans grande innovation. On n’innove pas beaucoup alors que les médias ont tendance à inviter des philosophes qui donnent leur avis sur nombre de sujets. On voit beaucoup de ces philosophes, notamment Finkielkraut, Bernard-Henry Lévy ou Alain Badiou, sur la scène médiatique française. Mais est-ce encore de la philosophie ? Le philosophe serait-il devenu une sorte de personnage à qui l’on fait appel pour légitimer des conditions historiques ou des mesures politiques, ou pour au contraire les délégitimer ? Est-ce que c’est ce à quoi se résout la fonction publique du philosophe ? Aujourd’hui, sans doute. Nous serions alors dans une sorte de fin parce que ces interventions ne sont plus vraiment de la philosophie.

Comment définir alors, de nos jours, un philosophe ?

Le philosophe actuel est un fonctionnaire qui, dans la très grande majorité des cas, a une fonction à d’enseignant à l’université ou au lycée. Il lui arrive de publier des textes, des articles de recherche, de participer à des colloques, mais cela représente un cercle assez étroit. On trouve également des philosophes dans le débat public, ils interviennent sur les grandes questions en rapport avec la démocratie, mais en essayant d’adapter leur ton à un public qui n’est pas philosophe. Le philosophe dont on aurait besoin aujourd’hui n’est pas celui là. Selon moi, le philosophe dont nous avons besoin devrait développer une pensée originale liée à une véritable recherche, cela au risque de se perdre parfois dans les dédales d’une pensée profonde. Pour cela il pourrait très bien dialoguer avec d’autres personnes dans le but d’enrichir sa vision.

Que pensez-vous des engagements des philosophes pour la guerre, comme BHL, par exemple, en Libye ? S’agit-il de nouvelles missions ?

C’est un peu triste que des philosophes comme ceux-là soient propulsés sur le devant de la scène. Ils pensent peut-être agir très indépendamment mais ils sont poussés par des événements qui les dépassent. Tout ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui, par exemple, n’est pas lié à une seule cause. C’est historique et ethnique. C’est très compliqué. Il vaut mieux ne pas s’avancer avec des préjugés sur ce qui est juste et sur ce qui ne l’est pas. C’est peut-être le philosophe qui doit être le plus lucide étant donné le travail qu’il est censé avoir accompli pour accéder à l’histoire de sa discipline. On les voit, ces philosophes, comme très naïvement, prenant parti pour l’un ou l’autre, mais toujours en se trompant. Prenons l’exemple de Foucault quand il avait soutenu Khomeïny, faisant son éloge alors qu’il s’agissait d’un islamiste intégriste. On ne peut pas embrasser d’un regard général tout ce qui se passe. Il vaut mieux être prudent. Pour autant un philosophe peut prendre position. Mais il doit le faire en tant que citoyen car moins responsable vis-à-vis des autres. Quelqu’un qui a une notoriété publique et qui affirme des choses de manière claire et nette peut pousser les autres à l’erreur. Je serais plutôt d’avis d’être prudent, en particulier au sujet de problèmes qui se passent ailleurs.

Le philosophe doit-il être apolitique ? Et n’apporterait-il pas un certain recul dans cette société de l’immédiat ?

Oui, mais quand on voit ce qui passe en réalité, le philosophe ne prend pas de recul. Il s’aventure un peu sans vraiment trop réfléchir aux conséquences de ce qu’il dit. Sans avoir peut-être même mesuré la situation. Je ne suis pas pour l’apolitisme. Moi même je prends des positions politiques. Mais sans légiférer. Une fois qu’on est devenu une star en politique cela veut dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Un philosophe ne doit pas être dans ce jeu des médias. Une fois dans ce système médiatique on est fatalement lié à des groupes de pression, des hommes d’affaires. On négocie des conférences… Le philosophe devient presque un homme d’affaires.

Quel est votre avis sur le lien entre philosophie et politique ?

Je vais vous en parler sous un angle philosophique, c’est à dire en ne me rapportant pas à l’actualité. J’ai écrit un livre en turc qui s’appelle L’Idée de la révolution et, avec d’autres collaborateurs, j’ai récemment publié un livre sur les événements de Gezi : Penser la résistance. Ce qui est bien avec la philosophie, c’est que ça peut servir à se cacher plutôt qu’à se montrer. Les choses sont dites dans un langage plutôt conceptuel. Les autorités publiques, pour qui cela est abstrait, ne comprennent pas ce que vous dites mais d’autres comprennent, des jeunes, des intellectuels. Et c’est tant mieux quand il s’agit de régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux comme ceux que l’on a pu connaître. Il faut se préserver, ne pas se faire arrêter. Il faut essayer de comprendre un peu philosophiquement, essayer de réfléchir sur la pertinence de certaines notions en ce qui concerne l’action politique. C’est ce que j’ai essayé de faire dans le livre sur Gezi, avec une réflexion sur l’action de spontanéité liée à la notion d’événement. Qu’est-ce qu’une manifestation spontanée ? Et jusqu’où elle peut être utile ?

Benjamin Baijot

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