Politique, Société

Rabaa Maiden, 14 août 2013 : Un an après, l’exaction impunie, les commanditaires au pouvoir

Ce 14 août marque le triste anniversaire des pires massacres de civils commis lors de la contre-révolution égyptienne, menée tambours battants par Fatah al-Sissi, à l’époque Ministre de la Défense et maréchal sous le gouvernement islamiste Morsi, désormais Raïs et président de la République d’Egypte. La sortie mercredi 12 août du rapport d’Humain Rights Watch, hautement incriminant pour les autorités égyptiennes actuelles, dénonce l’absence de toute enquête sur les exactions envers les partisans civils de Morsi, et appelle un nécessaire retour sur les événements.

ba0afc67684d8a1b3a0f6a7067007592Mohammed Morsi, ou l’échec du gouvernement par l’islam politique14

La sanglante répression opérée par les forces de police et l’armée égyptienne à l’encontre des partisans du Président Mohammed Morsi, principalement issus des rangs de la confrérie des Frères musulmans, constitue un tournant dans la période inaugurée par le départ de Moubarak. Au pouvoir depuis 1981, l’autocrate avait été chassé par un soulèvement démocratique donnant lieu aux premières élections libres du pays, en 2012. Sans surprise, celles-ci avaient porté au pouvoir le candidat de la confrérie, Mohammed Morsi, tenant de l’islamisme politique, qui pouvait compter sur l’appui organisationnel d’un mouvement existant depuis 1928, alors que les électeurs des aspirations démocratiques et libérales étaient désorganisés, sans leader et peu formés à la communication politique.

Cependant, sa prise sur le pouvoir s’est révélée hésitante et impuissante face aux défis que posaient le pays : une situation économique catastrophique à redresser alors que les recettes du tourisme s’effondraient, et une pratique du pouvoir basée sur les années passées par les Ikhwan dans l’opposition et le souterrain. Contesté par les laïcs, majoritairement appuyés et instrumentalisés par une armée très influente en Egypte – un quart du PIB du pays provenant des aides militaires américaines, engagées annuellement depuis la paix avec Israël des accords de Camp Davis, Mohammed Morsi est, au printemps 2013, décrédibilisé, et divise profondément les Egyptiens. Si l’islam politique a un soutien fort parmi une partie de la population, il représente un mal égal à l’autoritarisme népotique de Moubarak pour les forces démocratiques. Ce sont ces deux courants qui s’allient dans la rue pour destituer le président légitime le 3 juillet 2013, réplique du séisme du 11 février 2011 où Moubarak avait abdiqué.

La dictature ou le chaos: l’alternative offerte au peuple?

BoqhhmVCcAAOzOH.jpg-mediumVoilà les ferments de la mobilisation massive qui a fait descendre dans la rue les partisans de Morsi en réponse au coup d’Etat militaire d’al Sissi. Ouverts au dialogue mais campés sur leurs positions, ils ont paralysé la vie politique du pays en refusant tout compromis, présentant la légitimité électorale de Morsi comme un absolu. Le chaos engendré par leur protestation a paradoxalement servi de tremplin aux ambitions des militaires égyptiens, qui se plaisent à se présenter comme l’unique alternative au désordre.

Après six semaines d’occupation des places de al-Nahda (Gizeh) et Rabaah el-Adawiyah (Le Caire) et des mosquées, le gouvernement de transition avait exigé leur départ immédiat et prévenu les militants pro-Morsi d’une évacuation manu militari imminente. Cependant, les circonstances effectives de l’action des forces armées condamnent lourdement les autorités: les forces de sécurité ont d’emblée tiré à balles réelles sur les manifestants pour dissoudre le sit-in qui rassemblait des individus de tout âge, majoritairement pacifiques, désarmés malgré les allégations du gouvernement.

Lors des faits, le gouvernement désignait ces sit-in dont on ne voyait pas la fin comme une menace à l’ordre public, et clamait identifier des terroristes armés parmi les militants.

L’année dernière, ces événements n’avaient pas déclenché l’indignation ou le traitement médiatique attendu envers une répression étatique d’une telle ampleur. Le désamour bien connu des Occidentaux pour les islamistes politiques, et la sécurité procurée par le modèle bien connu du dictateur militaire qu’incarne désormais al Sissi

a117c1c4e525f01b3a0f6a706700e6bb-2Ce lundi 11 août, le directeur exécutif de Human Rights Watch (HRW), Kenneth Roth, et d’autres membres de l’ONG devaient se rendre au Caire, à l’occasion de la publication de leur rapport extrêmement documenté sur les tueries de masse perpétrés sur les manifestants des places al-Nahda (Gizeh) et Rabaah el-Adawiyah (Le Caire). Ils ont été interdits d’entrée sur le territoire à leur arrivée à l’aéroport du Caire, après avoir été ignorés par le gouvernement dans leurs démarches de collecte d’informations sur le déroulement des événements, sur les morts et les blessés. Incisif et méthodique, leur rapport conclut à la mort de 1 150 personnes entre juillet et août 2014 – dont a minima 817 personnes sur la seule place Rabaah -, en immense majorité des manifestants pacifiques, sous les assauts des forces de sécurité. Par conséquent, le rapport n’hésite pas à désigner cette éruption de violence comme « l’un des pires massacres dans l’histoire de l’Egypte moderne ».

Plus grave encore, le rapport démontre que nulle investigation n’a été menée sur les circonstances des assauts ou sur les commanditaires, qui se retrouvent aujourd’hui dans l’entourage de Fatah al-Sissi, aux plus hauts postes de l’administration civile et militaire. Accablant, le rapport recense des centaines de témoignages, synthétise les rapports médicaux, puisque le gouvernement d’al Sissi n’a jamais daigné répondre aux observateurs, qui n’ont pu se baser que sur ses communiqués officiels au moment de la crise. Commis par l’Etat, un crime comme celui-ci relève selon l’ONG d’un probable crime contre l’humanité. Les forces armées ont même pénétré dans l’hôpital de Rabaah, en sus des massacres perpétrés dans les mosquées où se sont par la suite réfugiés les militants liés aux Frères musulmans. Et depuis l’année dernière, 15 000 d’entre eux, dont leur chef Mohammed Badie, ont été emprisonnés; 1 400 tués, alors qu’al Sissi était élu en mai dernier, sans opposition notable.

Symboliquement, cette semaine a aussi vu la fin du procès de Hosni Moubarak, dont on attend le verdict le 27 septembre. Il défendait le 13 août le bilan de son règne avec acharnement, parlant d’une croissance économique historique connue par le pays, qu’il semble mettre en balance avec la complicité de meurtre dont il est accusé dans le décès de 846 manifestants en février 2011.

Depuis l’aéroport du Caire où son équipe a été retenue durant 12 heures, K. Roth avertissait depuis Tweeter : « Le massacre a été trop impitoyable pour que la politique de l’autruche pratiquée par l’Egypte puisse marcher. Exclure HRW ne créera pas l’oubli collectif. »

Aprilia Viale

La vidéoconférence réalisée par Human Rights Watch:

 

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