Culture, Société

Reconstruction de la mosquée de Rumeli Hisarı : encore une victoire pour les conservateurs

Après plusieurs années de démêlés, la reconstruction de l’ancienne mosquée Boğazkesen Fetih au sein de la Forteresse de Rumeli (Rumeli Hisarı) située sur les rives du Bosphore s’est finalement achevée. Longtemps retardée, la rénovation du lieu de culte a fait l’objet d’un long contentieux ayant opposé notamment de nombreux architectes et historiens de l’art. En dernière instance, le président de la République lui-même, Recep Tayyip Erdoğan, avait témoigné son soutien au projet. Une position qui lui a valu quelques critiques.

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Maintes fois avortée et finalement réalisée : la mosquée Boğazkesen Fetih, située autrefois en plein cœur de la forteresse Rumeli et dont la reconstruction avait été décidée en début d’année, « sera prochainement ouverte aux fidèles », a annoncé hier dans un communiqué la mairie d’Istanbul. Une issue presque inespérée pour les défenseurs du projet qui ont rencontré de nombreux obstacles pour redonner vie au lieu édifié en 1452 sous le règne du sultan Mehmet II le Conquérant.

Plus de 1,5 million de livres turques ont été nécessaires à la restauration du bâtiment, dont ne subsistait en réalité que des ruines, principalement le minaret, toujours admiré par les visiteurs.

Mais si les partisans de cette démarche pour le moins controversée peuvent exprimer leur contentement, d’autres voix plus sévères ont fait part en revanche de leur profonde opposition. En témoigne la vive polémique entrouverte par plusieurs architectes et autres historiens de l’art sollicités pour l’occasion.

Car, en l’absence d’information pouvant indiquer l’apparence initiale du lieu aujourd’hui fortement endommagé, la plupart d’entre eux se refusent en effet de parler de « restauration ». L’édifice qui a vu le jour dernièrement n’aurait de fait aucune valeur historique selon les experts.

Pour d’autres, la présence même du lieu de culte au détriment de l’amphithéâtre construit à sa place il y a plusieurs années déjà ne se justifie pas. C’est par exemple le cas de l’actrice Defne Halman qui, le mois dernier, devenait la chef de file des opposants au projet, et ce en dépit de la ligne défendue par le président Erdoğan.

Une des plus vieilles mosquées du pays

Construite au milieu du XVIe siècle, la mosquée Boğazkesen Fetih fut érigée au centre de la forteresse Rumeli commandée en 1452 par Mehmet le Conquérant quelques temps avant le siège de Constantinople. Situé sur les rives du Bosphore, l’édifice militaire se destinait en premier lieu au contrôle du trafic maritime en provenance de la mer Noire afin d’empêcher la traversée des assaillants qui auraient pu nuire aux ambitions du sultan sur la cité romaine.

Pendant près de deux siècles, le lieu de culte trôna ainsi fièrement au centre de la forteresse, accueillant certains fidèles parmi les plus prestigieux de l’establishment ottoman.

Cependant, au XVIIIe siècle, devant la dégradation avancée de l’édifice, il fut décidé de démolir les quelques ruines restantes. Ne subsistait plus alors que le minaret pour témoigner du passé glorieux de la mosquée. Un traitement qui contraste en revanche avec celui de la forteresse qui fut quant à elle rénovée dans les années 1950 sous l’impulsion de Celâl Bayar, troisième président de la République de Turquie.


Devant le triste sort réservé à ce lieu à la valeur tant historique que spirituelle, de nombreuses tentatives de redonner à la mosquée son lustre d’antan ont vu le jour. C’est chose faite aujourd’hui même si le chemin a été long et les sources de discordes nombreuses. En effet, dans le conflit qui a vu s’affronter partisans et détracteurs du projet, un point a suscité plus que d’autres la discorde : celui de l’architecture du lieu.

Encore aujourd’hui le débat persiste puisqu’en réalité les architectes en charge des travaux n’avaient à leur disposition aucun élément pouvant renseigner sur l’aspect originel de l’édifice. Problème important du reste dans la mesure où le projet avait vocation principalement à honorer la dimension historique du lieu.

Pour d’autres, le problème est ailleurs : reconvertie à partir du XXe siècle, la forteresse est devenue depuis un musée couplé à une salle de concert dotée d’un vaste amphithéâtre. C’est ce même amphithéâtre qui a dû aujourd’hui laisser sa place à la nouvelle mosquée. Une mauvaise nouvelle pour les artistes turcs qui prisaient ce lieu insolite.

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L’opposition des artistes

L’existence du théâtre en plein air qu’abrite la forteresse Rumeli menacée, le mécontentement des artistes turcs ne s’est pas fait attendre. « Ne laissons pas ceux qui veulent construire une mosquée sur la scène Rumeli Hisarı le faire. Nos voix deviennent plus fortes lorsque nous nous unissons. Résistons ensemble », avait ainsi déclaré le lundi 4 mai 2015 l’actrice Defne Halman, qui devenait à cette occasion une des principales opposantes au projet porté par la mairie stambouliote.

Très critique vis-à-vis du pouvoir, l’artiste décidait de lancer un appel aux artistes du pays pour les mobiliser contre la construction d’une mosquée à la place de l’amphithéâtre de Rumeli Hisarı. Une déclaration suivie quelques jours plus tard par l’intervention publique du président Erdoğan. Maire d’Istanbul entre 1994 et 1998, l’actuel président avait activement défendu l’initiative malgré de nombreuses réactions.

Lors d’une cérémonie organisée le 7 mai dernier par l’Agence turque de coopération et de développement (TIKA), le président de la République avait fustigé le comportement déplacé de l’artiste, peu disposé, avait-il estimé, à juger de l’emplacement de lieu de culte : « De quel droit cette personne qui se prétend être un artiste peut dire : « Nous ne laisserons pas une mosquée être construite à cet endroit. » ? Qui est-elle pour refuser la reconstruction de ce lieu de culte alors même qu’il est déjà présent à cet emplacement ? », s‘était insurgé le président devant une assemblée acquise à sa cause.

Et de poursuivre agacé : « Ceux qui ne peuvent honorer le passé, n’auront aucun avenir. Personne ne pourra empêcher cela [la rénovation de la mosquée] ». Autant dire que les vœux du président auront été exaucés. La mosquée rouvrira bel et bien ses portes au détriment du théâtre en plein air prisé par les artistes. Une preuve de plus s’il en fallait une des nombreuses concessions réalisées par le gouvernement dans le secteur de la culture au profit d’une politique conservatrice qui a notamment conduit à une augmentation considérable du nombre de mosquée sous l’ère Erdoğan.

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Defne Halman (gauche) et Recep Tayyip Erdoğan (droite).

Une enquête publiée en 2013 par le quotidien Milliyet avait notamment fait état d’un chiffre record en la matière : en un peu plus de 10 ans, le nombre de mosquées présentes sur le territoire est en effet passé de 76 000 à 93 000 -soit une augmentation de 22%-, alors qu’en même temps, le nombre d’écoles est resté quasiment inchangé : environ 32 000 établissements en 2015.

Matéo Garcia

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