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La France : source d’inspiration et d’irritation pour la République turque

L’histoire des idées et la vie politique françaises ont constitué, pour la République turque, des sources d’inspiration mais aussi d’irritation. Parmi elles, nous en retiendrons trois, qui témoignent de la diversité des échanges et des fractures d’ordre idéologique entre les deux nations.

Le kémalisme, l’occidentalisation et la Révolution française

C’est « par le haut » et de manière autoritaire que, sous la présidence d’Atatürk, la plus radicale occidentalisation de l’histoire de la société turque s’opéra. Ce processus puisa abondamment dans les idées politiques générées par la Révolution française.

Dans l’esprit de Mustafa Kemal, l’adoption par la Turquie des idéologies politiques, de l’organisation sociale voire de certains éléments culturels propres aux pays d’Europe de l’ouest devait garantir son indépendance et sa force. L’empire ottoman, jusqu’à son effondrement au lendemain de la Première Guerre mondiale, avait tenté – en vain – de moderniser son économie et ses technologies sans passer par une occidentalisation culturelle et politique.

Lors de l’avènement de la République turque, l’idéologie officielle sur laquelle se fonde la nouvelle Turquie se nourrit tout particulièrement des principes philosophiques issus de la Révolution française, l’universalisme en moins. Selon l’universitaire Hâmit Batu, Atatürk s’est « inspiré, dans sa lutte politique et les réformes qu’il a réalisées, des conceptions nées de la Révolution française, reprises et approfondies par les penseurs politiques du XIXème siècle. »

Les sources d’inspiration du nouveau régime ne sont toutefois pas que françaises, loin s’en faut : le Code civil adopté au lieu de la charia est inspiré de la Suisse, le Code commercial de l’Allemagne et le Code pénal de l’Italie. Par ailleurs, la Révolution kémaliste impose toute une batterie de mesures visant à occidentaliser la société : abolition des tribunaux de cadis, des ordres religieux, de l’enseignement traditionnel des madrasas… Mustafa Kemal a même, sur certains sujets, porté les idées progressistes plus loin que dans de nombreux pays occidentaux : le droit des femmes est ainsi reconnu dès 1930. La laïcité, quant à elle, a été comprise par la République turque en des termes plus stricts encore qu’en France : dans l’Hexagone, le voile islamique n’a – encore – jamais été prohibé dans les universités publiques.

La République turque et le gaullisme

de Gaulle

Le Général de Gaulle

« De toutes les gloires, Atatürk a atteint la plus grande, celle du renouveau national », a laissé comme témoignage le général de Gaulle au mausolée du fondateur de la Turquie moderne. Sans doute le président de la République percevait-il une parenté entre la mission accomplie par le défunt chef d’État turc et celle qu’il se fixait lui-même : Atatürk, le « père des Turcs », est le héros militaire qui a sauvé la Turquie du dépeçage, modernisé en profondeur les structures économiques, administratives et sociales du pays et ravivé le prestige de son peuple sur la scène internationale.
Qu’en est-il de l’influence de de Gaulle en Turquie ? En France, l’héritage idéologique que constitue le gaullisme renvoie à des principes de politique intérieure (dépassement des clivages partisans droite/gauche, présidentialisme, souveraineté du peuple, « troisième voie » entre le capitalisme et le socialisme) mais, surtout, à une doctrine de politique étrangère : souveraineté de la nation, défense des intérêts nationaux et anti-impérialismes de toutes sortes.
Durant la Guerre Froide, il est difficile de relever une quelque influence du gaullisme sur la politique étrangère turque. Alors que de Gaulle, de 1958 à 1969, s’évertue à maintenir la France dans un état d’indépendance à l’égard des deux blocs, la Turquie se range sans ambigüité sous l’aile de la puissance américaine. Les visées du voisin soviétique sur le détroit du Bosphore ne lui laissent guère le choix. Pour autant, de Gaulle est admiré parmi la population turque comme un des rares chefs d’État occidentaux qui n’est pas « à la botte des Américains », qui – au moins dans le verbe – affirme la pleine indépendance de sa nation.

La question arménienne, source de tensions diplomatiques

La vie politique française a pu, enfin, provoquer l’indignation ou la colère des dirigeants turcs ; c’est le cas tout particulièrement des projets de loi sur la question arménienne. Le différend politique entre la France et la Turquie à ce sujet n’est pas récent : les premières tensions entre les deux pays remontent à 1972, lorsqu’est érigé à Marseille, à la demande de la communauté arménienne locale, un monument funéraire dont l’inscription accuse la Turquie au sujet d’évènements s’étant produits en Anatolie en 1915 – soit du temps de l’Empire ottoman et durant la Première Guerre mondiale. La République turque, suite à l’érection de ce monument, ira jusqu’à demander à son ambassadeur de rentrer à Ankara.
Trois décennies plus tard, en janvier 2001, le Parlement français vote une loi de reconnaissance officielle du « génocide de 1915 ». Ce n’est sans doute pas un hasard si le débat qui a mené au vote de cette loi a émergé à deux mois des élections municipales : le texte de cette loi a été porté par des sénateurs, de gauche comme de droite, qui avaient en commun d’être élus dans des municipalités concentrant des descendants d’Arméniens. De nouveau, en octobre 2006 – soit à quelques mois de l’élection présidentielle –, est votée par l’Assemblée nationale une proposition de loi « tendant à réprimer la contestation de l’existence du génocide arménien ». Cette proposition se verra frappée, en mai 2011, d’une exception d’irrecevabilité par la commission des lois du Sénat. Le motif principal avancé était qu’une telle loi pouvait envenimer les relations franco-turques – ce à quoi parviendra quelques mois plus tard le président Sarkozy. Le 6 octobre, ce dernier déclare en effet à Erevan, capitale de l’Arménie, que la Turquie devrait « revisiter son histoire » et affirme que « le génocide des Arméniens est une vérité historique ». Le 18 octobre, une proposition de loi est déposée à l’Assemblée nationale, visant à pénaliser la négation « des crimes de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre (…) qui auront fait l’objet d’une reconnaissance par la loi [française] ». Adoptée par les deux chambres du Parlement, cette proposition de loi sera finalement invalidée par le Conseil constitutionnel, en février 2012. Le vice-Premier ministre turc, Bülent Arinç, avait alors déclaré sur son compte Twitter que la décision du Conseil constitutionnel « a évité une probable grave crise entre la France et la Turquie ».

Le corps politique français a donc, à plusieurs reprises, provoqué ou risqué de provoquer des tensions diplomatiques entre la France et la Turquie pour des raisons électorales. Pour autant, la question arménienne ne doit pas occulter les autres sources de mésentente politique entre les deux Républiques, telles que la division de Chypre ou le processus d’intégration de la Turquie dans l’UE.

Thomas Eustache

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