Un cordonnier au cœur de Moda

Le quartier de Moda est l’un des plus vivants et des plus beaux d’Istanbul. Les touristes viennent y déguster les fruits de mer et le meilleur poison de la ville dans les restaurants qui s’entassent côte à côte, dès la sortie de l’embarcadère de Kadiköy. En continuant son chemin, on tombe sur d’autres rues, plus paisibles, où l’on trouve des petites boutiques. Ici, les habitants se retrouvent autour d’un çay pour discuter de politique, du dernier match de foot, de la famille… Au çay Bahçesi, les écrivains viennent contempler la vue sur la mer de Marmara, tandis que derrière eux s’amusent les enfants en tapant dans un ballon de foot. Tous ces lieux qui font la beauté de Moda sont animés par des personnes, dont le travail est plus qu’une simple prestation de service ; ils créent la vie du quartier. Le cordonnier Mustafa, dans la Moda Caddesi, est l’une de ces personnes, l’un de ces cœurs battants de la ville. Portrait.

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Du fond de sa petite boutique, Mustafa nous présente fièrement son atelier dans lequel il est installé depuis plus de 17 ans ; aujourd’hui à Moda, tout le monde connaît et apprécie le cordonnier originaire de Kayseri.

Lorsque Mustafa est âgé 13 ans, ses frères le font venir à Istanbul, où il commence à apprendre le métier de cordonnier. Les débuts ne sont pas faciles : « Quand j’étais petit, le travail était dur et je trouvais toujours une raison pour ne pas y aller. » Cependant, soutenu par ses frères et son maître, Mustafa fini son apprentissage et se lance dans le métier dont il est, aujourd’hui, l’un des derniers artisans dit traditionnels.

En effet, l’air un peu triste, Mustafa nous raconte qu’il n’y a presque plus de cordonnier comme lui à Istanbul et que sa technique de travail datant de l’Empire Ottoman se perd. « Nous sommes les derniers héritiers de ces temps-là. La prochaine génération va utiliser des machines. »

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La cordonnerie de Mustafa n’est pas seulement un lieu où le travail manuel est pratiqué avec passion et où les chaussures sont réparées avec le plus grand des soins. C’est aussi un endroit de discussion et de rencontre ; on y dépose ses clés ou ses courses, on vient partager un çay entre amis, on passe pour débattre du onze de départ de Galatasaray… « Tout cela fait partie de la tradition de notre métier », nous explique Mustafa, dont la boutique anime ainsi la vie du quartier. Pourtant, après lui, il n’y aura certainement personne pour prendre le relai. Les enfants de Mustafa ne veulent pas continuer le travail de leur père et préfèrent étudier à l’université et voyager en Europe.

D’ailleurs, il y a deux ans, notre cordonnier a reçu une lettre en anglais, venue de Francfort, laquelle l’invitait à venir en Allemagne pour y travailler et enseigner son métier. Il a décliné l’offre pour rester avec ses enfants et sa famille à Istanbul. Aujourd’hui il regrette, car l’un de ses plus grands souhaits est de partager son savoir-faire, afin de faire perdurer la tradition de la cordonnerie traditionnelle. Si l’occasion se représente, il partira peut-être en Europe, pourquoi pas en France, dit-il.


Musfafa n’est pas allé à l’université, mais il apprend tous les jours ; « Ici c’est comme une université, on apprend des hommes. J’apprends du monde en travaillant dans ma boutique. » Décidemment, le cordonnier de la Moda Caddesi n’en finit plus de nous épater. Nous quittons les lieux, et, en nous serrant dans ses bras, Mustafa nous lance : « Européens, Africains, Turcs, Chinois… peu importe, nous sommes tous frères. »

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Hamdi Arslan et Raphaël Schmeller

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