Art, Culture

Un « garde-temps » intemporel

Il y a un peu plus d’un an, nous nous sommes retrouvés face à une situation inédite : le confinement. Avant cela, la majeure partie de notre vie se déroulait à l’extérieur, dans les lieux publics, à commencer par les cafés, les restaurants, les centres commerciaux, les centres sportifs, etc. Il y avait également les événements culturels, comme les festivals, ainsi que les voyages aux quatre coins de la planète. Le rythme de vie était très intense dans les grandes villes, et la gestion du temps était une nécessité. Tout le monde se plaignait de ne pas avoir assez de temps. Au début du confinement, j’ai lu la phrase suivante : « Enlevez votre montre afin de sentir que le temps réel est entre vos mains et non pas à votre poignet ». L’idée était de devenir le maître de son temps. Certes, la notion du temps telle que nous la connaissons a été brutalement bouleversée. Et, pour la première fois de ma vie, du mois d’avril à septembre 2020, je n’ai pas porté de montre.

Récemment, j’ai fait la connaissance d’une horlogère, une artisane passionnée dont les propos ne peuvent pas laisser indifférents. Ayant grandi dans une famille d’horlogers, elle a vu son père maître horloger fabriquer, réparer et vendre de prestigieuses montres. Elle a passé ses étés dans une ferme horlogère située dans les montagnes suisses du Jura. Les paysans vaudois lui ont enseigné la façon de monter et de démonter de grosses horloges. « L’horlogerie telle que nous la connaissons aujourd’hui est un héritage de ces paysans horlogers établis dans l’Arc jurassien, qui s’étend de Genève jusqu’à Schaffhausen au sud de l’Allemagne ». Elle aime les finitions parfaites et esthétiques, et avoue avoir un petit faible pour les belles montres, notamment celles de la marque Vacheron, qu’elle collectionne. Pour elle, la montre ne doit pas accrocher le regard. Elle ne doit être qu’un détail, une note positive de votre style. En revanche, la montre n’est pas un accessoire innocent, car elle révèle votre personnalité et votre statut social. Quant à la qualité d’une montre, elle découle de l’aptitude manuelle du travail de l’horloger. Elle compare d’ailleurs l’art horloger au travail de dentellière, ces deux savoir-faire étant intimement liés par la précision, le rythme, la vitesse et la dextérité du geste. L’horlogère ne peut résister à souligner que cet art est nommé aussi « le douzième art », en référence aux douze chiffres de son cadran.

À l’origine de la montre

La prise de conscience de la notion de temps est née en Asie Mineure, au Néolithique. C’était il y a 12 000 ans av. J.-C., au moment où l’homme cessa de vivre de la chasse et de la cueillette en se sédentarisant et en se tournant vers l’agriculture et l’élevage.

Au VIIIe siècle, c’est la découverte du premier sablier. À la fin du XIIIe siècle, les horloges mécaniques font leur apparition. Si les premiers cadrans apparaissent vers le XVe siècle, ils ne possédaient qu’une seule aiguille. Il faut donc attendre le XVIIe siècle et la découverte de l’oscillateur pour voir apparaître l’aiguille indiquant les minutes. Quant aux premières horloges portatives, elles voient le jour au début du XVIIIe siècle, mais restent réservées à une élite fortunée.

Autrefois, chaque ville avait sa propre heure, réglée par rapport au soleil. Ce n’est que durant la seconde moitié du XIXe siècle, avec le développement du commerce et du chemin de fer, qu’il devient nécessaire de mettre au point un système horaire. Vers 1850 naissent les premières horloges électriques. Entre 1910 et 1920 vont apparaître les premières montres-bracelets comme bijoux pour femme. Les montres-bracelets pour homme se virilisent et se démocratisent au cours de la Première Guerre mondiale, notamment pour les officiers de la marine et les pilotes de l’air allemands. Elles marquent la fin des montres à gousset.

Le XXe siècle nous fait entrer dans l’ère de l’horloge électronique grâce à un organe minuscule, le barreau de quartz. En 1970 est apparue la montre à quartz numérique, dépourvue d’aiguilles et affichant l’heure sous forme digitale luminescente. Et la course à la précision s’intensifie, surtout entre la montre quartz et l’horloge atomique. La mesure du temps change de dimension. Ces montres fonctionnent en utilisant comme étalon de temps des vibrations d’atomes.

Le tournant des années 1970

Après 1970, l’horlogerie a affronté la réalité de l’ère industrielle. Avant cette date, la fabrication passait par plusieurs ateliers afin d’obtenir un produit personnalisé. Mais dès 1970, les grandes entreprises décident d’acheter les ateliers. Les montres Zenith ont été les précurseurs de ce mouvement en regroupant toutes les étapes de la production sous un seul toit. En 2000, ils ont été rachetés par le groupe de luxe LVMH. Si ce changement a contribué à d’importantes évolutions technologiques et organisationnelles, il a néanmoins bouleversé les relations existantes entre les « patrons » et les artisans qui travaillaient ensemble durant la production et l’exécution des calibres. Il marque aussi le début de la fin des montres personnalisées.

Par ailleurs, on assiste à cette époque à la faillite de nombreux artisans qui désiraient résister au phénomène des montres à quartz. En 1969, la marque japonaise Seiko remporte la bataille qui opposait les horlogers suisses à leurs homologues japonais avec la montre à quartz Astron 35SQ, élue meilleure montre de l’année au Salon de Genève. Cette victoire est à l’origine de grands bouleversements et d’un changement des mentalités. La production des montres à quartz pouvant être robotisée, elles sont produites plus rapidement, dans de plus grandes quantités et pour un coût moindre. Pour contrer cette concurrence, les marques européennes ont dû jouer la carte de l’originalité et de l’esthétisme. En outre, si l’avènement des ventes en ligne a stimulé davantage les ventes, cela s’est fait au détriment des boutiques spécialisées et traditionnelles.

Quant aux tendances, on assiste à un regain d’intérêt pour les montres mécaniques à l’ancienne. Par ailleurs, les nouveaux modèles s’inspirent largement des modèles emblématiques du passé, comme la gamme Zénith pilot de 2019.

Pour cette artisane horlogère, le concept du temps est propre à chaque culture. Ainsi, « pour les Occidentaux, le temps est continu, linéaire, monnayable et il doit être efficace. Chez les Africains, la perception du temps est cyclique et instantanée. Ils vivent l’instant présent inscrit dans un cercle fait de perpétuels recommencements. Cette différence subtile entre la vision linéaire et cyclique modifie la lecture du monde. Dans la culture ottomane, le temps est basé sur les préceptes de l’Islam. Chaque jour, les heures de la prière diffèrent selon la course du soleil. On ajuste l’heure de sa montre à la turca chaque jour au coucher du soleil, dans un découpage du temps souple qui s’avère être diamétralement opposé à la rigueur occidentale des heures fixes. L’heure ottomane vise l’harmonie des êtres dans son environnement naturel quotidien ».

Dr. Mireille Sadège

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