Culture, Découverte

Un parfum d’histoire à Moda : Tarihçi Kitabevi

Située sur l’avenue de Moda, où ces dernières années, tous les commerces disparaissent au profit des cafés et des bars, elle est désormais l’unique librairie de tout le quartier. Mais sa véritable spécificité est qu’elle soit la seule librairie de Turquie consacrée entièrement aux livres d’histoire. Ne se contentant pas de la publication et la vente d’ouvrages historiques, Necip Azakoğlu, le propriétaire, y organise régulièrement des rencontres et débats de haut niveau réunissant passionnés d’histoire, chercheurs et historiens.

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Qu’est-ce qui vous a conduit à ouvrir cette librairie à Moda ?

Après l’université, j’ai commencé à travailler dans le secteur du tourisme qui était le métier de mon père. J’y ai passé 30 ans de vie professionnelle. Mais je m’intéressais fortement à l’histoire depuis ma jeunesse. Ma femme et moi pensions souvent à faire quelque chose dans ce domaine après notre retraite. C’est donc un plaisir de retraité en fait. Mais, bien entendu, le fait de m’être passionné pour l’histoire à l’âge de 17 ans a entrainé une certaine accumulation d’informations qui s’est pour moi concrétisée après la cinquantaine, lorsque j’ai obtenu un master en Histoire de la République à l’université de Marmara. Ma femme quant à elle s’intéresse à la photographie et s’est occupée de la décoration du magasin. Depuis quatre ans, nous publions des livres : déjà plus de soixante-dix.

D’où vous est venue l’idée d’organiser des réunions et discussions hebdomadaires ?

Nous étions en relation avec l’Association d’Echange, ils nous ont proposé d’organiser une conférence sur les immigrants. Nous avons accepté volontiers. Feyza Hepçilingirler, journaliste au quotidien Cumhuriyet et elle-même fille d’immigré, est venue en tant qu’oratrice. La réussite de cette rencontre nous a incitée à continuer et à en organiser d’autres.

Comment les annoncez-vous ?

D’abord grâce à notre mailing list qui regroupe 3000 personnes. Le journal de Kadıköy annonçait régulièrement ces rendez-vous mais malheureusement ils le font de moins en moins. Enfin, nous sommes en contact avec des chercheurs, universitaires et historiens qui sont informés de nos réunions.

Que pouvez-vous nous dire des difficultés des libraires de nos jours ?

Les librairies qui vendent de la littérature grand public gagnent évidemment assez bien. On ne peut pas dire que le roman n’est pas profitable à la littérature turque, c’est clairement demandé. Elif Şafak, par exemple, qui se vend à 500 000 exemplaires ou bien Buket Uzuner, dont les livres tournent autour de 100 000 exemplaires. On ne peut pas dire que les gens ne lisent pas en Turquie. Pour la poésie, par exemple, contrairement à ce que l’on entend souvent, il y a beaucoup de lecteurs. Mais, dans notre cas, ce sont des livres d’histoire pour lesquels le nombre de lecteurs reste très limité. Ainsi, lorsque nous publions 1000 voire 2000 exemplaires d’un livre d’histoire, on ne peut pas dire que l’écrivain, le libraire, ou l’imprimeur y gagnent grand chose. Ils impriment nos livres juste parce qu’ils nous apprécient. (Rires.)

Que pensez-vous de la remise en question de l’Histoire par les séries télévisées et les débats historiques ?

Ce n’est pas quelque chose de mauvais. On constate le même phénomène partout dans le monde. Je ne suis pas contre, même dans le cas de la série Le Siècle Magnifique. On a si peu de connaissances sur l’Histoire que c’est inévitable et normal que de nouveaux intérêts émergent. Au moins, les gens ont nouvellement réappris qu’on était autrefois gouvernés par un sultan. (Rires.) Si ces séries télévisées n’existaient pas, on aurait plus de mal à annoncer nos réunions et rencontres. Ces dernières resteraient cantonnées aux milieux académiques très intellectuels. Même moi je ne peux pas vraiment savoir comment le décolleté d’Hürrem (la sultane Roxelane) était réellement, mais les gens en discutent. Il n’y a aucun intérêt à dire que l’histoire est présentée faussement. L’un peut présenter Hürrem d’une certaine façon, et l‘autre peut le faire autrement. Par exemple, il existe huit versions cinématographiques ou télévisées différentes de l’époque du roi d’Angleterre Henri VIII. Elles sont toutes produites par les Anglais qui planchent actuellement sur une neuvième version présentant un Henri VIII homosexuel. Nous savons tous qu’il n’était pas gay mais, au final, ce sont des interprétations. Ce n’est pas quelque chose de documentaire qui est absolument juste. Après, c’est normal qu’il y ait certaines concessions faites pour s’attirer le grand public.

En tant que passionné d’histoire, comment décririez-vous la dernière décennie turque ?

IMG_1736Dans le monde, on mentionne un miracle américain. La création de la République turque est également un miracle. D’une communauté qui n’avait rien sinon treize millions de blessés, qui s’est battu pendant vingt ans sans arrêt, dont les femmes ne pouvaient pas accoucher à cause des travaux aux champs, la République turque a été créée… Aujourd’hui, on parle de sa réussite économique dans le monde entier. C’est un miracle au final. Par exemple, durant ma jeunesse, il n’y avait que quelques grands historiens que je lisais comme Mustafa Akdağ, İsmail Hakkı Uzunçarşılı, ou İsmâil Hâmî Dânişmend. De nos jours, et particulièrement avec la nouvelle génération d’historiens, il y a vraiment des travaux très brillants. Je pense qu’on s’améliore dans l’histoire et aussi au niveau de sa connaissance. Même si vous n’êtes pas d’accord avec quelqu’un qui s’exprime dans un programme de discussion à la télévision, vous êtes obligé de l’écouter pour trouver une façon de discuter avec lui.

Y’a-t-il quelque chose d’autre dont vous voudriez parler?

Je souhaite aussi voir la participation des jeunes à nos réunions et débats. En effet, l’âge moyen des participants est de 60 ans. Par exemple, nous avions invité Feroz Ahmad, qui est une figure très importante pour l’histoire turque et qui donne des cours à l’Université de Yeditepe. L’université avait annoncé l’évènement sur tous leurs panneaux d’affichages. Mais, au final, deux étudiants étaient venus. D’une certaine manière, on n’arrive pas à attirer les jeunes.

Propos recueillis par Yağmur Karadeniz

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