« Certaines balades vous surprennent. Ce fut le cas, en ce lundi 19 mai, quand je sortais du calme de la rue Krakra vers le boulevard Tsar Osvoboditel. Je l’ai croisée par hasard d’abord. Puis j’y suis retourné. » C'est par ces phrases que j'ai commencé ma chronique le mois dernier. C’était venu tout seul, d’un trait, mais cela n’a pas été le cas, cette fois-ci. Qui n’a jamais connu le syndrome de la page blanche, cette difficulté qui vous paraît insurmontable, que vous ressentez à mettre le premier mot, à faire la première phrase pour votre écrit ?
Ce syndrome, je l’ai vécu plusieurs fois. J’ai parfois passé des heures, voire des jours sur mon petit cahier noir ou mon écran avant de pouvoir trouver une idée et le mot juste pour écrire mes chroniques.
J’ai ressenti le même vide, la même attente pour rédiger ces lignes ici que vous êtes en train de lire, avant d’avoir l’idée de demander l’aide de notre nouvelle meilleure amie, l’intelligence artificielle.
Tout d’abord, je lui ai soumis mes quelques textes des mois précédents pour qu’elle saisisse bien mon style, mon rythme et mon univers. Je lui ai ensuite suggéré un certain nombre de sujets : guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ; crise climatique ; poésie d’Aragon et peut-être un dernier, les manuels d’Histoire sous la IIIe république, je crois.
Le résultat était loin, très loin d'être banal. La machine a minutieusement copié la trame de mes articles précédents, avec les « je » débordants de partout et des interrogations incessantes accumulées les unes après les autres : « Ce jour-là, je m’étais assis sur un banc du parc Montsouris, un de ces coins de Paris où l’on croit encore que tout est calme. J’ai refermé le livre, j’ai quitté le parc. Le ciel était bas, comme il l’était rue Krakra ce matin-là. » Ainsi terminait-elle ma chronique. Poétique, atroce !
J’ai eu un doute. Est-ce sa copie ou ma plume qui sentait cette odeur de cliché sépia ? Bien décidé à jeter la faute sur elle et à me venger, je lui ai demandé d’écrire un article sur le fait même que je lui demande d’écrire un article sur ces sujets-là. Elle s’y est impliquée d’une façon surprenante. « Très bonne question, m’a-t-elle dit, voici une sélection de sujets que tu aurais pu demander, dans la même veine que tes précédents choix : riches en mémoire, symboliques, mêlant histoire, regard personnel et actualité discrète. Ils conviendraient très bien pour une chronique mensuelle à la première personne, comme celles que tu écris : une promenade dans le cimetière du Père-Lachaise ; un ancien local de la Résistance devenu boutique ou immeuble banal ; la bibliothèque Sainte-Geneviève et ses lecteurs fantômes ; la guerre vue depuis Paris et le silence diplomatique, et une conversation imaginaire avec un personnage historique… »
Tout, absolument tout pouvait en effet être un sujet. Après le doute, j’ai eu peur et j’ai arrêté. En si peu de temps, elle avait tant progressé ‒ jusqu’à nous connaître et finir par nous dérober ce moment magnifique d’attente et d’impatience devant une page blanche. À la place, elle nous tendait un miroir impitoyable, criant notre incorrigible banalité…
Ali Türek