« Il y avait un homme. Il cherchait de l’eau. Il creusa la terre trois coudées, cinq coudées. Il ne trouva pas d’eau. Il creusa dix coudées, quinze coudées. Il ne trouva toujours pas d’eau. Puis, dans les profondeurs de la terre, il rencontra des couches de roche noire. Il perdit courage, ses forces l’abandonnèrent et il perdit tout espoir de trouver l’eau. Mais une voix lui dit : "Descends plus profond, plus profond !" Il descendit plus profond et il trouva l’eau.
C’est avec cette longue citation de Sri Ramakrishna que s’ouvre le livre. On la trouvera surprenante mais finalement parfaitement pertinente. L’Homme qui cherchait l’eau est un pur chef d'œuvre. Écrivain, intellectuel, économiste et historien turc, Şevket Süreyya Aydemir raconte, dans cette œuvre autobiographique, ses jeunes années. Ça devient un beau roman, une belle histoire.
Cette histoire d’un jeune Turc commence à Edirne. Alors qu’il se préparait à devenir instituteur à Edirne, il se trouve engagé dans la Première Guerre mondiale, puis part pour le Caucase et sa vie bascule. Il rencontre, en Russie, au moment de la Révolution soviétique, des personnalités importantes de l’époque. Par la suite, il termine ses études et retourne en Turquie, dans la steppe de l’Anatolie centrale où il traverse divers événements.
Tout son récit est travaillé par une fine analyse et une critique vive du monde intellectuel de son époque. Il y parle avec franchise des idéologies dominantes de la fin de l’Empire ottoman. Il aborde ainsi l’ottomanisme, le turquisme et le touranisme, la Révolution soviétique en Russie et les mouvements socialistes en Azerbaïdjan, le galievisme en Asie. Il y mentionne également des personnalités célèbres comme Enver Pacha ou Nâzım Hikmet ainsi que le docteur Nâzım, membre notable du Comité Union et Progrès. Après son retour en Turquie, il fait son entrée dans le cercle des intellectuels socialistes, il parle du mouvement Kadro et de la revue politique de gauche influente du même nom publiée en Turquie entre 1932 et 1934, et de la révolution kémaliste.
Grand biographe des pères fondateurs et un des éditeurs et principaux théoriciens de Kadro, Aydemir ne se limite pas à relater les événements de son époque : sous de nombreux thèmes, il porte un regard vif sur les problèmes et les solutions de son temps et de la Turquie.
Şevket Süreyya Aydemir est, sans doute, « l’homme qui cherchait l’eau ». Il l’affirme. Après avoir abandonné son enthousiasme touraniste et quitté le communisme, il trouve « l’eau », cette voie juste, car il adopte une identité fondamentale : « républicain/e ».
Ainsi, bien des années plus tard, il jette la lumière sur l’époque de bouleversements qui fut la sienne et indique où se trouve « l’eau » pour l’époque de bouleversements qui est la nôtre.
Ali Türek